La CCBF appelle les baptisés à faire « bouger les lignes » dans l’Église

« Ecclesia Nova », le think tank de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones a remis ses conclusions sur le thème : « Quel avenir pour l’Église, comment faire bouger les lignes ? »

Quel sera le visage de l’Église demain ? C’est la question à laquelle Ecclesia Nova, le think tank (laboratoire d’idées) de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones (CCBF) a tenté d’apporter des pistes.

Après neuf mois de réflexion, le groupe vient de présenter ses conclusions pour « faire bouger les lignes ».

« Il s’agit de dire aux baptisés que c’est à eux de jouer »

Les recommandations s’inscrivent dans la droite ligne des prises de position de la CCBF, fondée en 2009, en opposition frontale au courant dit « identitaire » et à une conception cléricale de l’Église. « Il s’agit de dire aux baptisés que c’est à eux de jouer pour aller vers une Église plus ouverte », résume Michel Bouvard, secrétaire général de la CCBF. « Les conclusions reflètent la vision d’une Église en périphérie, qui ne fonctionne pas de manière verticale et qui dialogue avec la société. »

Le groupe de réflexion était constitué de deux évêques émérites, deux religieux (un jésuite et un dominicain), une religieuse, deux prêtres, un théologien et plusieurs laïcs de la CCBF. Il a aussi fait appel à des experts, tous proches de l’association.

Parmi les propositions du document de travail, qui fait le constat que « le décalage culturel entre l’Église et la société ne cesse de grandir », l’implication des baptisés occupe sans surprise une place de choix. Ils sont appelés à « investir les communautés », à s’emparer des « grands espaces de liberté dans l’Église » et à faire « des propositions concrètes » aux prêtres et aux évêques. Les « célébrations de la parole » sont citées parmi les exemples.

« C’est l’évolution des pratiques qui fera évoluer la doctrine, pas l’inverse », est-il écrit. « Les initiatives de la base peuvent faire évoluer les choses », poursuit Michel Bouvard.

Contrer le discours des « identitaires »

Réfléchissant sur l’impact de la baisse « inexorable » du nombre de prêtres, le groupe voit plutôt cette tendance comme une « opportunité » que comme un « drame ». Il appelle également de ses vœux à « privilégier l’œcuménisme et s’inspirer de nos amis protestants », notamment dans le sens d’une plus forte pratique de la collégialité.

Selon Michel Bouvard, ces recommandations, qui se veulent dans la lignée du pape François, ont vocation à « faire entendre une autre voix que celle des identitaires » et à lancer le débat.

C’est en juin 2016 que la CCBF a lancé un think tank pour réfléchir sur deux thèmes : « Comment annoncer l’Évangile aujourd’hui ? » et « Quel sera le visage de l’Église de demain, comment faire bouger les lignes ? »

Deux groupes ont été constitués et se sont réunis une fois par mois de septembre 2016 à juin 2017. Le premier va poursuivre ses travaux cette année en essayant d’impliquer des jeunes.

Lire la présentation des conclusions du Think tank ‘Ecclesia-Nova’: Ecclesia-nova.pdf

Par Arnaud Bevilacqua, le 26/2/2018, www.la-croix.com

 

Dans son message de Carême, le pape François dénonce “la duperie de la vanité et la froidure de la charité”

En date du 1er novembre 2017, solennité de la Toussaint, le message de Carême du pape François a été rendu public par la Salle de presse du Saint-Siège le 6 février 2018. Inspiré de l’Évangile de Matthieu : « À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira » (24, 12), le texte met tout d’abord en garde contre les faux prophètes, ces « charmeurs de serpents » qui utilisent les émotions humaines « pour réduire les personnes en esclavage ». Ils sont désignés également de « charlatans » ou d’« escrocs ». Le pape François souligne que ces faux prophètes – qui profitent des temps troublés – offrent « des choses sans valeur » qui privent de ce qui est le plus précieux : « la dignité, la liberté et la capacité d’aimer ». « C’est la duperie de la vanité, qui nous conduit à faire le paon… pour finir dans le ridicule », affirme-t-il ainsi. Le pape François met particulièrement en garde contre le refroidissement du cœur. Reprenant l’image du diable assis sur son trône de glace de l’Enfer de Dante, il interroge : « comment la charité se refroidit-elle en nous ? ». La cause réside avant tout « dans l’avidité de l’argent », cette « racine de tous les maux « (1Tm 6, 10), explique-t-il, une cause suivie « du refus de Dieu », de « trouver en lui notre consolation ». En exprimant le désir que sa voix porte au-delà « des confins de l’Église catholique » et rejoigne « tous les hommes et femmes de bonne volonté », le pape invite les membres de l’Église à entreprendre « avec zèle » le chemin du Carême. Soutenus en cela par « l’aumône, le jeûne et la prière », ces trois remèdes au refroidissement du cœur. En effet, « la pratique de l’aumône libère de l’avidité », la prière met au jour les « mensonges secrets » et le jeûne « réduit la force de notre violence ».

Chers frères et sœurs,

La Pâque du Seigneur vient une fois encore jusqu’à nous ! Chaque année, pour nous y préparer, la providence de Dieu nous offre le temps du Carême. Il est le « signe sacramentel de notre conversion » (1), qui annonce et nous offre la possibilité de revenir au Seigneur de tout notre cœur et par toute notre vie.

Cette année encore, à travers ce message, je souhaite inviter l’Église entière à vivre ce temps de grâce dans la joie et en vérité ; et je le fais en me laissant inspirer par une expression de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira » (24, 12). Cette phrase fait partie du discours sur la fin des temps prononcé à Jérusalem, au Mont des Oliviers, précisément là où commencera la Passion du Seigneur. Jésus, dans sa réponse à l’un de ses disciples, annonce une grande tribulation et il décrit la situation dans laquelle la communauté des croyants pourrait se retrouver : face à des événements douloureux, certains faux prophètes tromperont beaucoup de personnes, presque au point d’éteindre dans les cœurs la charité qui est le centre de tout l’Évangile.

Les faux prophètes

Mettons-nous à l’écoute de ce passage et demandons-nous : sous quels traits ces faux prophètes se présentent-ils ?

Ils sont comme des « charmeurs de serpents », c’est-à-dire qu’ils utilisent les émotions humaines pour réduire les personnes en esclavage et les mener à leur gré. Que d’enfants de Dieu se laissent séduire par l’attraction des plaisirs fugaces confondus avec le bonheur ! Combien d’hommes et de femmes vivent comme charmés par l’illusion de l’argent, qui en réalité les rend esclaves du profit ou d’intérêts mesquins ! Que de personnes vivent en pensant se suffire à elles-mêmes et tombent en proie à la solitude !

D’autres faux prophètes sont ces « charlatans » qui offrent des solutions simples et immédiates aux souffrances, des remèdes qui se révèlent cependant totalement inefficaces : à combien de jeunes a-t-on proposé le faux remède de la drogue, des relations « use et jette », des gains faciles mais malhonnêtes ! Combien d’autres encore se sont immergés dans une vie complètement virtuelle où les relations semblent plus faciles et plus rapides pour se révéler ensuite tragiquement privées de sens ! Ces escrocs, qui offrent des choses sans valeur, privent par contre de ce qui est le plus précieux : la dignité, la liberté et la capacité d’aimer. C’est la duperie de la vanité, qui nous conduit à faire le paon… pour finir dans le ridicule ; et du ridicule, on ne se relève pas. Ce n’est pas étonnant : depuis toujours le démon, qui est « menteur et père du mensonge » (Jn 8, 44), présente le mal comme bien, et le faux comme vrai, afin de troubler le cœur de l’homme. C’est pourquoi chacun de nous est appelé à discerner en son cœur et à examiner s’il est menacé par les mensonges de ces faux prophètes. Il faut apprendre à ne pas en rester à l’immédiat, à la superficialité, mais à reconnaître ce qui laisse en nous une trace bonne et plus durable, parce que venant de Dieu et servant vraiment à notre bien.

Un cœur froid

Dans sa description de l’enfer, Dante Alighieri imagine le diable assis sur un trône de glace (2) ; il habite dans la froidure de l’amour étouffé. Demandons-nous donc : comment la charité se refroidit-elle en nous ? Quels sont les signes qui nous avertissent que l’amour risque de s’éteindre en nous ?

Ce qui éteint la charité, c’est avant tout l’avidité de l’argent, « la racine de tous les maux » (1Tm 6, 10) ; elle est suivie du refus de Dieu, et donc du refus de trouver en lui notre consolation, préférant notre désolation au réconfort de sa Parole et de ses sacrements (3). Tout cela se transforme en violence à l’encontre de ceux qui sont considérés comme une menace à nos propres « certitudes » : l’enfant à naître, la personne âgée malade, l’hôte de passage, l’étranger, mais aussi le prochain qui ne correspond pas à nos attentes.

La création, elle aussi, devient un témoin silencieux de ce refroidissement de la charité : la terre est empoisonnée par les déchets jetés par négligence et par intérêt ; les mers, elles aussi polluées, doivent malheureusement engloutir les restes de nombreux naufragés des migrations forcées ; les cieux – qui dans le dessein de Dieu chantent sa gloire – sont sillonnés par des machines qui font pleuvoir des instruments de mort.

L’amour se refroidit également dans nos communautés. Dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, j’ai tenté de donner une description des signes les plus évidents de ce manque d’amour. Les voici : l’acédie égoïste, le pessimisme stérile, la tentation de l’isolement et de l’engagement dans des guerres fratricides sans fin, la mentalité mondaine qui conduit à ne rechercher que les apparences, réduisant ainsi l’ardeur missionnaire (4).

Que faire ?

Si nous constatons en nous-mêmes ou autour de nous les signes que nous venons de décrire, c’est que l’Église, notre mère et notre éducatrice, nous offre pendant ce temps du Carême, avec le remède parfois amer de la vérité, le doux remède de la prière, de l’aumône et du jeûne.
En consacrant plus de temps à la prière, nous permettons à notre cœur de découvrir les mensonges secrets par lesquels nous nous trompons nous-mêmes (5), afin de rechercher enfin la consolation en Dieu. Il est notre Père et il veut nous donner la vie.

La pratique de l’aumône libère de l’avidité et aide à découvrir que l’autre est mon frère : ce que je possède n’est jamais seulement mien. Comme je voudrais que l’aumône puisse devenir pour tous un style de vie authentique ! Comme je voudrais que nous suivions comme chrétiens l’exemple des apôtres, et reconnaissions dans la possibilité du partage de nos biens avec les autres un témoignage concret de la communion que nous vivons dans l’Église. À cet égard, je fais mienne l’exhortation de saint Paul quand il s’adressait aux Corinthiens pour la collecte en faveur de la communauté de Jérusalem : « C’est ce qui vous est utile, à vous » (2 Co 8, 10). Ceci vaut spécialement pour le temps de carême, au cours duquel de nombreux organismes font des collectes en faveur des Églises et des populations en difficulté. Mais comme j’aimerais que dans nos relations quotidiennes aussi, devant tout frère qui nous demande une aide, nous découvrions qu’il y a là un appel de la providence divine : chaque aumône est une occasion pour collaborer avec la providence de Dieu envers ses enfants ; s’il se sert de moi aujourd’hui pour venir en aide à un frère, comment demain ne pourvoirait-il pas également à mes nécessités, lui qui ne se laisse pas vaincre en générosité ? (6).

Le jeûne enfin réduit la force de notre violence, il nous désarme et devient une grande occasion de croissance. D’une part, il nous permet d’expérimenter ce qu’éprouvent tous ceux qui manquent même du strict nécessaire et connaissent les affres quotidiennes de la faim ; d’autre part, il représente la condition de notre âme, affamée de bonté et assoiffée de la vie de Dieu. Le jeûne nous réveille, nous rend plus attentifs à Dieu et au prochain, il réveille la volonté d’obéir à Dieu, qui seul rassasie notre faim.

Je voudrais que ma voix parvienne au-delà des confins de l’Église catholique, et vous rejoigne tous, hommes et femmes de bonne volonté, ouverts à l’écoute de Dieu. Si vous êtes, comme nous, affligés par la propagation de l’iniquité dans le monde, si vous êtes préoccupés par le froid qui paralyse les cœurs et les actions, si vous constatez la diminution du sens d’humanité commune, unissez-vous à nous pour qu’ensemble nous invoquions Dieu, pour qu’ensemble nous jeûnions et qu’avec nous vous donniez ce que vous pouvez pour aider nos frères !

Le feu de Pâques

J’invite tout particulièrement les membres de l’Église à entreprendre avec zèle ce chemin du carême, soutenus par l’aumône, le jeûne et la prière. S’il nous semble parfois que la charité s’éteint dans de nombreux cœurs, cela ne peut arriver dans le cœur de Dieu ! Il nous offre toujours de nouvelles occasions pour que nous puissions recommencer à aimer.

L’initiative des « 24 heures pour le Seigneur », qui nous invite à célébrer le sacrement de réconciliation pendant l’adoration eucharistique, sera également cette année encore une occasion propice. En 2018, elle se déroulera les vendredi 9 et samedi 10 mars, s’inspirant des paroles du Psaume 130 : « Près de toi se trouve le pardon » (Ps 130, 4). Dans tous les diocèses, il y aura au moins une église ouverte pendant 24 heures qui offrira la possibilité de l’adoration eucharistique et de la confession sacramentelle.

Au cours de la nuit de Pâques, nous vivrons à nouveau le rite suggestif du cierge pascal : irradiant du « feu nouveau », la lumière chassera peu à peu les ténèbres et illuminera l’assemblée liturgique. « Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit » (7) afin que tous nous puissions revivre l’expérience des disciples d’Emmaüs : écouter la parole du Seigneur et nous nourrir du Pain eucharistique permettra à notre cœur de redevenir brûlant de foi, d’espérance et de charité.

Je vous bénis de tout cœur et je prie pour vous. N’oubliez pas de prier pour moi.

Extrait du journal La Croix – https://www.la-croix.com

(1) Texte original en italien : segno sacramentale della nostra conversione, in : Messale Romano, oraison collecte du 1er dimanche de carême. N.B. Cette phrase n’a pas encore été traduite dans la révision (3e), qui est en cours, du Missel romain en français.

(2) « C’est là que l’empereur du douloureux royaume/de la moitié du corps se dresse hors des glaces » (Enfer, XXXIV, 28-29).

(3) cf. Pape François, Angélus du 7 décembre 2014 : « C’est curieux, mais souvent nous avons peur de la consolation, d’être consolés. Au contraire, nous nous sentons plus en sécurité dans la tristesse et dans la désolation. Vous savez pourquoi ? Parce que dans la tristesse nous nous sentons presque protagonistes. Mais en revanche, dans la consolation, c’est l’Esprit Saint le protagoniste ! »

(4) cf. Pape François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, nn. 76-109 ; DC 2014, n. 2513, p. 27-35.

(5) cf. Pape Benoît XVI, Lett. Enc. Spe Salvi, n. 33 ; DC 2008, n. 2393, p. 28-29.

(6) cf. Pape Pie XII, Lett. Enc. Fidei donum, III ; DC 1957, n. 1251, col. 589-593.

(7) Missel romain, Veillée pascale, Lucernaire.

Sœur Marianne raconte l’enfer irakien

Invitée par les sœurs de Sainte-Catherine de Sienne chez qui elle a passé douze ans, sœur Marianne Goëffel s’est rendue en octobre dernier au Kurdistan irakien pour « être signe, soutien, présence » auprès d’une population meurtrie par une barbarie sans nom.

A l’occasion d’une rencontre récemment organisée par Baptisé-e-s en marche à la salle des Fraternités du Bon Pasteur (à Bruxelles), une très nombreuse assemblée était venue accueillir sœur Marianne, une religieuse de 74 ans, qui a consacré la grande partie de sa vie à tisser du lien avec le monde arabo-musulman. Après deux années chez les dominicaines missionnaires de Fichermont, Marianne Goffoël a en effet vécu en Algérie. Un coup de cœur qui la poussera à étudier non seulement l’arabe, mais aussi l’islamologie.
Plus tard, lors d’une formation en théologie, elle fera connaissance avec un autre rameau de l’ordre prêcheur, les sœurs de Sainte-Catherine de Sienne en Irak. Sentant un appel, elle les rejoint à Mossoul, où elle prononce ses vœux et prend le nom de Marianne Ibrahim (Abraham), invitée elle aussi à partir vers la terre indiquée par Dieu.
Dix ans après, elle se verra expulsée par le régime de Saddam Hussein. La guerre Iran-Irak a fait de tout étranger un espion possible. Elle se souvient du courrier surveillé, ouvert par des séminaristes au service militaire, mandatés pour lire et traduire… « L’économie était florissante mais les gens disparaissaient. »
De retour dans la congrégation waterlootoise, sœur Marianne se consacrera à aider les Belges à comprendre les musulmans, à travers le Centre El Kalima ou le CIRI (Centre interdiocésain pour les relations avec l’islam), qu’elle pilotera également.

Une terreur nommée Daech

« En 2002, lors de ma précédente visite en Irak, se souvient la religieuse, il y avait déjà des kidnappings et des attentats contre les chrétiens, commis par des milices, qui ne portaient pas encore le nom d’Etat islamique d’Irak. A la fin du règne de Saddam Hussein, sous pression du parrain saoudien, une certaine radicalisation islamique avait vu le jour avec, par exemple, la télévision, qui indiquait les heures de prières en plein milieu des émissions. C’est à partir de la guerre du Golfe (1990-1991), et plus encore de l’invasion américaine de 2003, sous des prétextes mensongers, que les chrétiens, me semble-t-il, ont été ciblés. Sans doute par assimilation à l’envahisseur. Aussi, après le dynamitage de la porte d’entrée de leur maison-mère à Mossoul, les dominicaines avaient refusé les bons services américains pour la réparation. »
En 2006, des groupes djihadistes sunnites, alliés à Al Qaïda. Fin 2013, les exactions de l’armée et surtout des milices chiites, comme les discriminations infligées aux sunnites, font le lit de l’expansion djihadiste. Daech (acronyme arabe de l’Etat islamique du Levant) pourra compter sur le soutien de certains sunnites.
Le 29 juin 2014, le califat est proclamé à Mossoul, assiégée par les djihadistes. Priés de se convertir, de payer un impôt spécial ou de vider les lieux, la plupart des chrétiens, aux habitations désormais marquées de la lettre arabe Noun (Nazaréen), prennent les routes de l’exode. L’ancienne Ninive fait aujourd’hui l’objet d’une controffensive délicate, avec des civils pris en otage.
6 août 2014, Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d’Irak, se vide de ses habitants, fuyant les terroristes. La cité ne sera libérée qu’en octobre dernier.
Sœur Marianne avait gardé des liens profonds et durables avec ses sœurs d’Irak. Soutenue par de nombreux amis et connaissances, elle rejoint donc la capitale de la région autonome du Kurdistan, où sont réfugiées la plupart des dominicaines irakiennes. Elles y ont accompagné dans leur fuite les chrétiens de la plaine de Ninive et se sont installées à Aïnkawa, en périphérie d’Erbil, à proximité d’un des camps où s’entassent 1.200 familles. Les tentes y ont fait place aux containers. Une chance relative si l’on compare à la minorité persécutée des Yézidis, qui campent encore sous des toiles dans la région de Sindjar.

Exil et foi boostée

Fortes de leur expérience dans l’enseignement, les sœurs ont créé des écoles. L’une d’elles, sœur Ban, ayant observé la violence de certains enfants traumatisés, leur donne des cours de yoga et applique la méthode Montessori autour d’une table de réconciliation pour permettre aux enfants en conflit de s’exprimer.
Les religieuses visitent les familles. « Les habitants de Qaraqosh ont besoin de raconter leur exode douloureux du 6 août 2014, sur des routes submergées, par une température de 50°C, explique Sœur Marianne. L’un d’eux m’a rapporté avoir, dans ces heures terribles, reçu un appel téléphonique. Un membre de Daech lui ordonnait de revenir porter les clefs de sa maison et de sa petite fabrique de glaces, sous peine de tout faire sauter. L’exil a laissé des traces: dans notre congrégation, seize sœurs choquées, traumatisées, sont décédées dans les quinze mois suivants. »
Malgré cela, les populations chrétiennes ainsi chassées ne perdent pas la foi. Au contraire! « La première chose que les déplacés installent, c’est une croix, bientôt suivie d’une église. La croix domine l’entrée de chaque camp » rapporte la religieuse qui dit son admiration devant la foi de ces chrétiens, qui ont préféré s’exiler plutôt que d’y renoncer. « Loin de les pousser à se convertir à l’islam, l’adversité renforce leur identité, approfondit leur foi. »

A Kirkouk, des étudiantes sauvées in extremis

Dans la grande cité pétrolière, les Kurdes se montrent accueillants envers les chrétiens. « Parce qu’ils ont partagé leurs souffrances lors de la guerre menée contre eux par Saddam Hussein », explique l’évêque du lieu. Une semaine après la visite de sœur Marianne, Daech y pénètre pour préparer des attaques. A côté de la maison des sœurs, trois hommes s’installent dans le bâtiment des étudiantes. A 3h du matin, ces dernières les découvrent en les entendant boire et manger. Terrées sous leur lit, les jeunes filles alertent l’armée et parviennent à sortir par l’arrière du bâtiment. Se sentant encerclés, les djihadistes se font alors sauter. « Qu’il ne soit rien arrivé à ces jeunes filles relève du miracle! Mais toutes les angoisses sont réveillées », commente sœur Marianne.

Une aide sélective aux chrétiens?

« Ce ne serait pas évangélique de se limiter à eux, il faut aider l’être humain, quel qu’il soit. Même s’il est tentant de tendre la main aux gens de son espèce », répond-elle. En Irak, les victimes du soi-disant Etat islamique sont les (musulmans) chiites mais aussi les sunnites modérés, comme les chrétiens et, de façon générale, tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Les Yézidis sont les plus persécutés car n’étant « même pas », à leurs yeux, des « gens du Livre » (c.à.d. le Coran ou la Bible).

Et demain?

Partir ou rester, rentrer dans leurs villes libérées, la question ne se pose pas que pour les chrétiens… Ne surgira-t-il pas un nouveau « Daech » des villages voisins? « Les musulmans partis avec nous ne sont pas liés aux terroristes, disent les exilés, mais bien ceux qui sont restés. Cela fait peur. »
Et qui se disputera Mossoul, une fois libérée: les Kurdes, les Turcs, les Arabes? Tous la convoitent!
En attendant, les plus jeunes sœurs expriment leur malaise de ne pouvoir avoir une vie normale et de travailler dans la peur. Mais leur mission est d’accompagner la population.
A Kirkūk, l’évêque, Mgr Yousif Thomas a montré les projets de son diocèse: dispensaire, laboratoire, pharmacie, écoles, fabrique d’huile de sésame pour les réfugiés, ou encore l’accueil d’étudiants venus de tout le Kurdistan. L’évêque a mis en place un système de parrainage pour quatre cents universitaires, chrétiens, musulmans ou yézidis, répartis dans différentes maisons sans distinction de religion. « Belle école d’apprentissage pour vivre ensemble et préparer l’avenir! » conclut sœur Marianne en soulignant: « Partout des gens prient et chantent. Leur foi est grande et leur confiance sans limite. Que Dieu entende leur prière! »

Béatrice PETIT (Texte et photo) – Cathobel 1/12/2016

Pour aider l’action des dominicaines en Irak: Cpte BE 46 0000 2737 7036 – Dominicaines Missionnaires de Fichermont – 1210 Bruxelles