Archives mensuelles : mars 2017

Face à la pénurie de prêtres

L’abbé Alphonse Borras, théologien et canoniste, est Vicaire général du diocèse de Liège. Dans un ouvrage qu’il vient de publier, « Quand les prêtres viennent à manquer », il s’interroge sur la situation actuelle de pénurie sacerdotale en Europe occidentale. Rappelant certains repères théologiques et canoniques, Alphonse Borras envisage différentes solutions pour « habiter » le manque de prêtres.

 

Alphonse Borras, qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre sur le manque de prêtres?

La diminution du nombre de prêtres est, en fait, une question très relative. Si nous disons qu’il y a moins de prêtres, c’est par rapport à un passé récent… Comme Vicaire général, je suis frappé de constater que cette situation engendre préoccupation, voire une angoisse, chez de nombreux catholiques. Cette préoccupation a été, pour moi, comme une occasion de réfléchir à cette problématique. J’estime que la vie de l’Eglise ne se réduit pas au nombre de prêtres. De plus, la diminution du nombre de prêtres est, entre autres, fonction de la diminution de fidèles: il y a actuellement moins de citoyens qu’il y a cinquante ans qui participent effectivement à la vie ecclésiale dans les paroisses, des mouvements, etc.

La question est de voir comment, dans les bouleversements que l’Eglise connaît dans nos pays, elle peut vivre le présent avec confiance et sérénité sans se focaliser sur le « manque » relatif de prêtres.

Car ce qui est premier, ce n’est pas le ministère des prêtres, c’est la mission de l’Eglise, et par conséquent des baptisés dans la diversité de leurs vocations, charismes et engagements. Ce qui est premier, c’est la communauté ecclésiale, sous quelque figure que ce soit: l’Eglise toute entière, l’Eglise diocésaine, l’Unité pastorale et les paroisses qui la composent, et bien d’autres types de communautés.

C’est en effet sur la communauté et les baptisés que repose la triple mission d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, de célébrer la grâce du salut et de servir notre humanité. Le trésor de la foi nous conduit avant tout à accueillir le « Royaume qui vient » et à humaniser ce monde. D’autant que Dieu a assumé notre condition humaine pour qu’elle soit transfigurée par sa présence et que nous participions à sa vie divine.

Telle est la mission de la communauté ecclésiale. Pour que cette communauté puisse vivre et déployer sa mission, il faut qu’il y ait, en son sein, des ministres de l’Evangile, et en particulier des prêtres.

Quelle est la fonction du prêtre au sein de la communauté ecclésiale?

La fonction principale des prêtres, à l’instar de celle de l’évêque, est d’exercer un ministère « pastoral », c’est-à-dire d’animation, de direction des communautés. Il leur revient d’abord d’engendrer la communauté à la foi par l’annonce de la Bonne Nouvelle. Les prêtres accompagnent également la communauté pour la conduire vers l’unité; celle-ci est sans cesse à faire. Et enfin, les prêtres doivent susciter l’élan missionnaire de la communauté, pour qu’elle soit une « Eglise en sortie ».

Il n’est pas de communauté chrétienne qui puisse vivre sa vocation et sa mission sans le ministère des prêtres. Ils nous rappellent que le vrai pasteur, le vrai « dirigeant » de la communauté, c’est le Christ. C’est la dimension sacramentelle de leur ministère. Ils ne sont pas les « chefs » mais ils sont donnés aux communautés comme « représentant » le Christ, au sens fort et sacramentel du terme. Le prêtre doit également veiller à ce que que l’Esprit continue à déployer son action dans la communauté chrétienne par des charismes multiples. Le prêtre n’est donc pas seulement là pour « dire la messe ».

Si on célèbre l’eucharistie, en particulier le dimanche, c’est pour que l’Eglise devienne vraiment le Corps du Christ, par l’écoute de la Parole de Dieu et le partage du Pain de Vie.

L’eucharistie est donc bien un aspect essentiel de la vie de l’Eglise, comme du ministère des prêtres?

Effectivement, mais il n’est pas le seul! C’est en accompagnant les fidèles et les communautés qu’ils les disposent à leur mission, celle de dire combien notre humanité est aimée de Dieu ! Cela suppose écoute, discernement, encouragement, parfois interpellation, mais aussi accueil de ce que leurs frères et sœurs ont à leur partager. Force est cependant de constater que, pour les aînés de nos communautés, la préoccupation d’avoir « sa » messe dans « sa » localité semble prédominante. Beaucoup attendent que « l’Eglise » soit partout, que tout le territoire soit quadrillé de paroisses. Pendant de longs siècles, nous avons été dans un contexte social, culturel, où le christianisme était comme un ciment de la vie en société. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une société de « chrétienté » – c’est évident, même si certains ne le voient pas encore –, mais dans une société pluraliste.

Dans ce nouveau contexte, l’Eglise doit-elle nécessairement être dans toutes les localités, dans chaque quartier et dans chaque village? J’en doute fortement. Si on veut être partout, et maintenir partout une messe chaque dimanche, même s’il n’y a plus d’assemblée consistante, c’est clair qu’on se met soi-même dans la difficulté. Sous cet angle, on n’a pas assez de prêtres… Mais n’est-ce pas de baptisés, témoins de Jésus et acteurs de la mission, dont nous avons besoin? Et pour disposer l’Eglise à sa mission, les prêtres sont indispensables. Pas pour quadriller des territoires, mais pour accompagner les fidèles sur le chemin de la foi.

Aujourd’hui, les communautés habituées à « avoir » des prêtres et à « bénéficier » d’un éventail de services découvrent petit à petit la responsabilité de tous, non pas pour couvrir le territoire, mais pour inscrire la présence de l’Évangile là où ils sont. C’est dans ce contexte qu’il faut s’interroger: s’agit-il de « combler » le manque de prêtres? Ne faut-il pas plutôt l’ »habiter » en prenant chacun notre part dans la mission et en comptant sur les prêtres pour nous aider à « faire Eglise »?

C’est en réponse à ces bouleversements que certaines solutions ont été mises en place, comme la création d’équipes pastorales dans les paroisses. Avec, à leur tête, un coordinateur laïc, homme ou femme. Que pensez-vous de cette formule ?

Depuis trente ans, l’équipe pastorale est une manière d’associer des laïcs au ministère du prêtre, dans l’animation ou la direction d’une communauté. A l’intérieur de ces équipes pastorales, on a vu émerger, ça et là, la figure du coordinateur. Très souvent il s’agit d’une femme. Mais aujourd’hui, dans certains cas, le/la coordinateur/trice de l’équipe pastorale est devenu(e) coordinateur/trice de l’Unité pastorale, parce qu’il y a moins de prêtres en capacité d’être curé. Il y a encore tel ou tel prêtre disponible, mais qui, à cause de l’âge, de la maladie, d’autres engagements, n’est plus en mesure d’accepter la mission de curé, c’est-à-dire de pasteur de la communauté, pour présider la communauté et son eucharistie.

La figure du coordinateur pastoral est une solution qu’il faut encourager, mais qui a aussi ses limites. Si on devait généraliser cette formule, on irait vers la dissociation de quelque chose qui, en principe, ne peut pas être dissocié, à savoir le lien entre présidence de la communauté et présidence de son eucharistie. Le prêtre devient alors uniquement « l’homme de la messe », et on risquerait de ne plus le comprendre comme celui qui préside la communauté.

D’autres solutions existent, comme le recours à des « prêtres venus d’ailleurs », ou à certains diacres permanents.

En ce qui concerne les « prêtres venus d’ailleurs », le défi est de construire le « nous » du presbyterium (les prêtres d’un diocèse, ndlr.). Les prêtres venus d’ailleurs peuvent être une chance, mais il faut les insérer, les accueillir de sorte qu’ils trouvent leur place, avec nous, dans l’Eglise locale, avec le discernement qui s’impose.

Quant aux diacres, il est possible que, dans certains cas, ils puissent assumer un rôle de direction. Mais si tous les diacres devaient assumer un tel ministère, il faudrait alors qu’on les ordonne prêtres. Car en principe leur ministère n’est pas de présider la communauté. On risquerait alors d’aller vers la disparition du diaconat permanent, qu’on a rétabli après Vatican II, alors que le diacre a déjà du mal à trouver sa place comme le serviteur qui entraîne la communauté et tous les fidèles, prêtres compris, dans l’apprentissage du service comme le Christ.

Propos recueillis par Christophe HERINCKX

Alphonse Borras, « Quand les prêtres viennent à manquer – Repères théologiques et canoniques en temps de précarité », Editions Médiaspaul, 2017, 205 pages

Lire l’interview complète dans le journal Dimanche n°12 du 26 mars 2017 – S’abonner à Dimanche

La spiritualité peut-elle guérir notre monde ?

« Il faut en revenir à la simplicité de l’essentiel », tel est sans doute le message de Frédéric Lenoir lors de RivEspérance 2016. Cet essentiel ne se trouve pas dans les rites et les dogmes des religions, qui ne sont que des moyens, mais dans la spiritualité. Évocation de la pensée d’un homme qui se veut le héraut de l’essentiel.

Frédéric Lenoir, né en 1962 à Madagascar, est philosophe, sociologue, conférencier et écrivain français, animateur de l’émission Les racines du ciel sur France Culture depuis 2009. Ancien rédacteur en chef du Monde des religions, auteur d’une quarantaine d’ouvrages, traduits en plus de vingt langues, il a codirigé trois encyclopédies.

Les premières traces de religion apparaissent avec les tombes, il y a 100 000 ans. Les défunts sont enterrés dans la position fœtale, la mort étant associée à une renaissance possible. Des objets de chasse, de la nourriture étaient placés à côté d’eux pour qu’ils puissent survivre dans l’au-delà. « Si la mort n’existait pas, les religions n’existeraient pas non plus », affirme sans hésiter Frédéric Lenoir.

Du paléolithique au néolithique

La religion fut d’abord chamanique ou animiste. L’être humain se sent inséré dans la nature et pense que tous les êtres, sans hiérarchie, sont habités par un esprit. On vénérait la nature, un monde enchanté, qui avait une aura magique. Tout était signe de quelque chose de transcendant. Le chaman était l’intermédiaire avec ce monde invisible.
Entre 12000 et 5000 ans avant notre ère, l’humanité a connu le passage du paléolithique au néolithique. Elle s’est sédentarisée. La religion a évolué avec ce changement de mode de vie. L’homme se donnait une sécurité alimentaire et ne dépendait plus totalement des caprices de la nature, qui s’en trouvait désacralisée. C’est l’époque de la création des dieux et des déesses aux fonctions utiles. Le but de la religion, rappelle notre historien, est de créer du lien tant dans la dimension verticale avec les dieux qu’horizontale avec les autres. Créer du lien avec un invisible, en effet, cimente le lien à l’intérieur de la communauté. Pharaon était un dieu et faisait le lien entre le politique et les divinités.
Le chaman devait éprouver le sacré en entrant en transe. Avec le néolithique, on entre dans une religion davantage sacrificielle. Il s’agit de faire du sacré par le sacrifice, afin d’obtenir la protection des dieux et maintenir l’ordre du monde. Apparaît alors une hiérarchie et, au sommet de tout, il y a un dieu supérieur. Il fut d’abord une déesse, car on vénérait la femme qui donnait la vie. L’homme, au sens masculin du terme, a ensuite pris conscience de son pouvoir dans la procréation et a pris le pouvoir. La société devenait patriarcale, et les hommes se chargèrent de l’organisation, notamment en religion.

Polythéisme, hénothéisme, monothéisme

Dans cet univers, petit à petit, on est passé du polythéisme à l’hénothéisme, chaque peuple ayant son dieu, que ce soit Amon ou Zeus. Puis, petit à petit, selon un processus de rationalisation, on en est arrivé au monothéisme : notre dieu n’est pas seulement le nôtre, mais celui de l’univers tout entier. Ses attributs étaient masculins.
Ces religions, hélas, vont se scléroser, devenant une affaire politique. Mais au cours du dernier millénaire avant notre ère apparaissent des personnages ayant fait une expérience de la transcendance. Ce sont les Zoroastre, Confucius, Bouddha, Socrate, et les prophètes de la Bible. Ils vont spiritualiser la religion. Même un « sans caste » peut faire l’expérience de Dieu. Le but est la transformation de l’être humain. Ils contestent dès lors la manière dont elles étaient vécues. Ils cherchent à conjuguer leur héritage antique et la dimension mystique, la spiritualité. Celle-ci se situe au niveau du cœur, dans une relation d’amour avec la divinité. Jésus n’a pas voulu fonder une religion, mais réformer le Judaïsme. En témoigne son dialogue avec la Samaritaine : « Dieu est esprit » : ce qui compte c’est la relation que vous avez avec Dieu et non pas le culte que l’on peut rendre sur telle ou telle montagne, celle de Jérusalem ou celle du Mot Garizim.
Du coup, sacrifier, c’est offrir son ego, s’ouvrir au divin qui est en soi. « Le sacrifice qui te plaît, c’est un ego brisé » pourrait-on traduire le psaume 51. La spiritualité est en effet une démarche personnelle, née à l’intérieur des religions. Il s’agit de se transformer pour davantage d’amour de soi et de l’autre, de lâcher l’ego – qui n’est pas notre identité la plus profonde – pour la part divine en nous. – « C’est le Christ qui vit en moi », disait Saint Paul. – Ici se rejoignent les mystiques orientales et occidentales…

La trahison du message

Le prophète de Galilée a opéré un retour vers la spiritualité. Il a voulu réformer le judaïsme en invitant à dépasser tout l’aspect extérieur et à travailler à la transformation de l’être humain qui veut ressembler à Dieu. Durant trois siècles, ses disciples furent persécutés. Quand l’Empire romain reconnut le christianisme, ceux qui avaient encore soif de spiritualité partirent au désert. Vers 380, en effet, Théodose chercha à baser son empire sur la religion chrétienne et se mit à persécuter les autres religions. L’essence même du christianisme en était étouffée, le politique redevenant l’essentiel. Or, selon Marcel Gauchet, le christianisme est précisément la religion de la sortie de la religion, car il nous libère de la religion en tant qu’institution placée au-dessus de la spiritualité. On a sans doute besoin de s’appuyer sur les rites, les sacrements, se rattacher à une communauté pour prier avec d’autres, mais tout ceci n’est que moyen au service d’une fin. Rien n’est indispensable, tout est seulement utile.
L’Eglise fut trop heureuse que cessent les persécutions et elle s’installa, se protégea. Ses grands penseurs en arrivèrent même à justifier l’Inquisition, ainsi saint Thomas d’Aquin. L’Eglise aurait-elle trahi l’Évangile ? Kierkegaard le pensait. Il n’y aurait certes pas eu de révolution des droits de l’homme si l’Europe n’avait pas été chrétienne. Les deux sources de ceux-ci sont en effet la pensée grecque et l’Évangile. Mais, hélas, pour retrouver l’Évangile, il a fallu tourner le dos à l’Eglise qui l’avait quitté.
Et Frédéric Lenoir de confesser son admiration pour François, le plus anticlérical d’entre les cardinaux ! « Son élection est un miracle! » Pour ce pape, l’Eglise n’est pas une douane, elle doit accueillir tout le monde. Cette révolution douce avait déjà commencé avec le Concile Vatican II.

La spiritualité nous sauvera

C’est la spiritualité qui va sauver la religion du fanatisme religieux. Tel est le propos de tous les mystiques de toutes les religions. Cette expérience est universelle, elle se rencontre chez les gens les plus simples. Et, petit à petit, Frédéric Lenoir témoigne de sa popre identité chrétienne. Être chrétien, dit-il, c’est être relié au Christ, habité par lui, le prier. Et si, on ne connaît pas le Christ, être chrétien, c’est aimer son prochain, ce qu’a révélé Jésus. La prière et l’amour du prochain sont les deux poumons de cette relation au Christ. Ceux qui aiment connaissent Dieu, ils sont nés de Dieu, dit saint Jean, car « Dieu est amour ». Et Matthieu : « Lorsque vous l’avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Mais il y a un mystère Jésus, reconnaît Frédéric Lenoir, celui de son identité à propos de laquelle l’historien n’a rien à dire. Ses disciples lui ont donné, notamment à travers la résurrection – unique dans l’histoire des religions, fondement de la foi chrétienne – un statut particulier. Mais c’est une autre histoire.

Le glaive de la spiritualité

La religion relie, et la spiritualité délie tous les liens qui ne sont pas bons et qui empêchent la quête personnelle. « Je suis venu apporter le glaive », disait Jésus. L’attitude religieuse, aussi utile et légitime qu’elle puisse être, n’est pas suffisante si elle n’est pas intérieure et vraie. Le glaive coupe le lien avec le groupe, car la spiritualité est une démarche personnelle et non un héritage familial. « Si vous reprenez cet héritage, reprenez-le de manière personnelle », commente Frédéric Lenoir.
Ainsi comprise, la parole de Jésus ne remet pas en cause l’attitude religieuse en tant que telle, elle la recentre sur l’essentiel. Elle ne rend pas caduque l’existence de rituels, d’institutions, d’actes religieux collectifs : elle affirme qu’il ne s’agit là que de moyens et non de fins.
Le but de la religion, c’est d’être dans une relation d’amour avec la transcendance dans le but de la transformation de l’être humain. Elle est l’antidote aux deux principales menaces d’aujourd’hui : le fondamentalisme, le communautarisme et le fanatisme religieux, d’une part ; le matérialisme et le consumérisme qui détériore la planète, d’autre part. Il faut redécouvrir l’intériorité, la compassion et passer de la quantité à la qualité — Pierre Rabhi parle de sobriété heureuse. « Rien n’est pire qu’une religion sans spiritualité. »

Charles Delhez

Témoignage du P. Jacques Mourad, rescapé de Daech

Kidnappé en mai 2015, le prêtre syrien, apôtre du dialogue inter-religieux, a connu le fouet et les menaces de mort, le couteau sur la gorge. Pourtant, il n’en a dit mot lors d’un témoignage donné le 9 mars à La Viale Europe. Paradoxalement, la rencontre avec le chef terroriste de Raqqa, lui a donné « la paix au cœur comme jamais ». Alors que le conflit syrien rentre dans sa septième année, témoignage d’un homme réconcilié.

Vêtu à l’orientale, selon le rite syriaque catholique, le prêtre dit la messe en araméen. La langue du Christ, il la parle non seulement des lèvres, mais de tout son être. Malgré un dos en souffrance, des soucis cardiaques et la détention, cet homme de Dieu, âgé de 48 ans, ne se départit pas d’un sourire bienveillant. Il sait d’où il vient…
Missionné par le Père Paolo dall’Oglio et la communauté de Mar Mousa, Jacques Mourad avait reconstruit le monastère de Mar Elian, sur les ruines voisines du tombeau de saint Julien l’ermite. Supérieur de la communauté locale, il avait aussi en charge la paroisse de Qaryatayn, une bourgade de 33.000 habitants, majoritairement sunnites. Depuis des générations, la localité était un modèle de convivance entre musulmans et chrétiens. « Avec cette joie du vivre ensemble, les musulmans étaient très engagés dans nos activités, conférences, rencontres, camps. Pourtant, c’était des sunnites liés aux frères musulmans (qui prônent l’application de la charia) », explique celui qui avait, « main dans la main avec les muftis », permis d’épargner, jusque-là les bombardements sur Qaryatayn et joué la carte de la médiation dans les enlèvements.
Mais au printemps 2015, le pseudo Etat islamiste prend de l’ampleur. L’oasis de Qaryatayn accueille plus de 20.000 déplacés fuyant la terreur. Palmyre tombe, ce sera bientôt le tour de Qaryatayn. Abouna Jacques écrit à ses amis le 21 mai: « Daech approche. Ils ont coupé beaucoup de têtes à Palmyre. Priez pour nous. » Au confrère qui lui propose de partir, il répond: « comme prêtre et pasteur je ne quitterai pas tant qu’il y a des gens, sauf si on me chasse ». Quelques heures plus tard, il voit débarquer sept à dix djihadistes armés, dont certains jeunes de la région. Il est embarqué de force dans une voiture, les mains liées les yeux bandés, comme Boutros, un postulant.

La compagne invisible

« Je me suis accroché à la prière comme à une corde au fond du puits où je me trouvais, raconte-t-il. En récitant le chapelet, montait en moi comme un cri, plus fort que la colère et le désespoir: ‘je vais vers la liberté’. J’allais pourtant vers la mort à entendre les vociférations des terroristes. Marie me faisait le cadeau de sa présence comme si elle était assise, entre Boutros et moi, me disant ‘je suis avec toi, je te porte’. Un signe qui m’a permis de tenir durant les quatre mois et vingt jours de ma captivité. »
Les deux prisonniers passent quatre jours, enfermés dans le véhicule, dans les montagnes du désert. Le dimanche de Pentecôte, les terroristes les emmènent en roulant à tombeau ouvert. Mais la Vierge était encore du voyage…

Face aux coupeurs de tête

Arrivés à Raqqa, capitale du prétendu Etat islamiste, les deux prisonniers sont séquestrés dans une salle de bain et menacés de décapitation s’ils ne se convertissent pas. « Chaque fois, commente le prêtre, j’envisageais mes interlocuteurs les yeux dans les yeux, en gardant le sourire, qui fait partie de moi. Un sentiment de pitié m’envahissait: pauvres gens, ils ne savent pas pourquoi ils font cela! »
Le huitième jour – référence à la Résurrection -, la porte de fer s’ouvre, faisant apparaître un homme imposant, cagoulé, en tenue noire. « Etes-vous chrétiens? » Face à leur acquiescement et hors témoins, il leur serre la main avec la salutation musulmane « salam alaykoum » (la paix soit avec vous). « A le voir lui et son escorte, vêtus comme des coupeurs de tête, je pensais que notre heure était venue », explique le prêtre. Le geste était d’autant plus étonnant que Daech interdit de serrer la main à des ‘impurs’, et a fortiori, de leur souhaiter la paix. L’émir de Raqqa – n°1 de Daech en Syrie ce qu’ils apprendront plus tard – les invite à se présenter, discute théologie et politique dans une bonne ambiance. A tel point que le P. Mourad l’interpelle sur les raisons de leur kidnapping. L’émir répond: « Abouna (= mon père), considère cela comme une retraite. » « Alors, explique-t-il, mon vécu de prisonnier s’est transformé, j’ai reçu la paix du cœur comme jamais. »

Les paroissiens

Le 3 août, Qaryatayn tombe, 250 chrétiens sont pris en otages. Huit jours plus tard, leur curé et le diacre sont conduits par un djihadiste saoudien vers Palmyre. Au bout d’un tunnel, une lourde porte de fer…: les yeux écarquillés, Abouna Jacques découvre tous ses paroissiens sans distinction, y compris les plus âgés et les malades. « Pour eux, c’était signe d’espérance, pour moi, c’était le plus dur: les voir tous prisonniers! »
Le 31 août, des djihadistes, venus de Mossoul, disent-ils, font part au curé du choix du calife. Pas d’exécution, ni d’esclavage mais le « don de la vie » à condition de célébrer en cachette. « Faveur » accordée « parce qu’ils n’ont pas porté les armes contre l’Etat islamique ». 220 d’entre eux ont donc pu regagner leurs maisons dès le lendemain. Un seul avait été tué par les djhadistes « après des paroles dures envers Dieu », quatre étaient morts de maladie, faute de soins, et une dizaine avaient péri sous les bombardements du régime ou de ses alliés russes.
Quarante jours plus tard, vu la situation de plus en plus dangereuse et malgré les risques, un ami musulman prend le prêtre à moto jusqu’à Homs. « Avec la présence de Marie, une fois encore ». La route de la liberté le mènera finalement jusqu’au Kurdistan irakien où il rejoindra une autre communauté issue de Mar Moussa, accueillant aujourd’hui quelque 180 réfugiés.

Une souffrance pire qu’en prison

« Lorsqu’on m’annonçait ma décapitation proche, je ne me sentais pas digne du martyre, confie Jacques Mourad. Une goutte d’eau parmi les 500.000 morts syriens. Comme saint Paul nous le dit, la mort est l’occasion -belle – d’être auprès du Christ, un passage…En détention, je ne voyais pas la souffrance des Syriens. Aujourd’hui, je vois… »
Le prêtre ne mâche pas ses mots: « Je suis déçu, désespéré face à l’égoïsme et au manque de responsabilité dans notre monde. Je ne puis supporter les contradictions: des grandes organisations internationales prônent les droits de l’homme, la protection des populations alors que leurs mandataires fabriquent des armes tuant des Syriens, des Africains… Ce commerce macabre est de plus en plus florissant en Russie, aux USA et en Europe, nous poussant vers une troisième guerre mondiale ».

« La violence n’engendre que la violence »

Le P. Mourad rêve que les Eglises et les ONG collaborent ensemble à une révolution non violente contre la violence pour mettre un terme aux causes du mal. « Il faudrait aussi supprimer le droit de veto à l’ONU. Faire pression sur la Russie, alliée du régime syrien. Et sur l’Europe pour ouvrir les frontières de tous les pays aux réfugiés. Qu’on arrête de les regarder mourir en mer! »

Appel aux chrétiens

Il constate aussi que le pape François bouge trop souvent seul face au drame. « Que font les chrétiens, les paroisses pour accueillir les réfugiés sans distinction de religion? Ce ne sont pas les chrétiens qui sont persécutés en Syrie, c’est tout le peuple », souligne encore J. Mourad. Ajoutant que ceux qui disent les chrétiens persécutés contribuent à vider le Moyen Orient des chrétiens et font « le lit de la violence, à l’instar d’une nouvelle croisade. Inutile de mettre de l’huile sur le feu, nous avons plutôt besoin d’une parole… de réconciliation. »
De cette terrible expérience de la prison, Jacques Mourad dit que cela l’’a fait grandir et fait comprendre davantage encore l’urgence du dialogue. « Il n’y a pas d’autre choix si on veut construire la paix », conclut-il.

Béatrice PETIT

 

Cathobel, 17 mars 2017 par Pierre Granier