Archives mensuelles : novembre 2016

Prière pour les Migrants et Réfugiés

Voici la Prière « Seigneur, aide-nous à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre, reflet de Toi » pour la 101ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié du 18 janvier 2015 et le Message du Pape François : « L’Église sans frontières, Mère de tous ! »

Seigneur, aide-nous à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre, reflet de Toi

« Comme elles sont belles les villes qui sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents » Pape François : La joie de l’Evangile, n° 210.

La Prière pour la Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié 2015 « Seigneur, aide-nous à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre, reflet de Toi » :

« Seigneur, Tu demeures présent au coeur de nos villes, de nos quartiers et nos villages. Tu nous rappelles la beauté des rencontres qui s’y vivent et de la fraternité. Aide-nous à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre, reflet de Toi. Fais de ton Eglise une Eglise sans frontières aux portes ouvertes pour chaque personne en quête de vie, de sens, de fraternité. Fais de nos communautés des lieux où chaque personne, de toute culture et de toute nation est reconnue pour ce qu’elle est, peut dire ses espérances et ses difficultés, reçoit et découvre tout ce qu’elle peut donner. Fais de nous des témoins de ton Amour et ta Miséricorde, comme Marie, Mère aux bras ouverts, qui accueille et accompagne, protège et guide, fais grandir et rend libre. Que nous devenions ainsi signe de ton Royaume ! Amen. »

francois02

Le Message du Pape François : « L’Église sans frontières, Mère de tous ! »

Chers frères et soeurs,

Jésus est « l’évangélisateur par excellence et l’Évangile en personne » (Exhort. ap. Evangelii gaudium , n. 209). Sa sollicitude, particulièrement envers les plus vulnérables et marginalisés, nous invite tous à prendre soin des personnes plus fragiles et à reconnaître son visage souffrant, surtout dans les victimes des nouvelles formes de pauvreté et d’esclavage. Le Seigneur dit : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » ( Mt 25, 35-36). La mission de l’Église, pèlerine sur la terre et mère de tous, est donc d’aimer Jésus Christ, de l’adorer et de l’aimer, particulièrement dans les plus pauvres et abandonnés ; au nombre de ceux-ci figurent certainement les migrants et les réfugiés, qui cherchent à tourner le dos aux dures conditions de vie et aux dangers de toute sorte. Donc, cette année la Journée Mondiale des Migrants et des Réfugiés a pour thème : l’Église sans frontières, mère de tous. En effet, l’Église ouvre ses bras pour accueillir tous les peuples, sans distinctions et sans frontières et pour annoncer à tous que « Dieu est amour » ( 1 Jn 4, 8.16). Après sa mort et sa résurrection, Jésus a confié aux disciples la mission d’être ses témoins et de proclamer l’Évangile de la joie et de la miséricorde. Le jour de la Pentecôte, avec courage et enthousiasme, ils sont sortis du Cénacle ; la force du Saint-Esprit a prévalu sur les doutes et les incertitudes et a fait que chacun comprenait leur annonce dans sa propre langue ; ainsi, dès le début, l’Église est une mère au coeur ouvert sur le monde entier, sans frontières. Ce mandat couvre désormais deux mille ans d’histoire, mais depuis les premiers siècles, l’annonce missionnaire a mis en lumière la maternité universelle de l’Église, développée ensuite dans les écrits des Pères de l’Église et reprise par le Concile Oecuménique Vatican II. Les Pères conciliaires ont parlé d’Ecclésia mater pour en expliquer la nature. Elle génère, en effet, des fils et des filles qu’elle incorpore et qu’elle « enveloppe déjà de son amour en prenant soin d’eux » (Const. dogm. sur l’Église Lumen gentium , n. 14).

L’Église sans frontières, mère de tous, diffuse dans le monde la culture de l’accueil et de la solidarité, selon laquelle personne ne doit être considéré inutile, encombrant ou être écarté. En vivant effectivement sa maternité, la communauté chrétienne nourrit, oriente et indique le chemin, accompagne avec patience et se fait proche dans la prière et dans les oeuvres de miséricorde. Aujourd’hui, tout cela prend une signification particulière. En effet, à une époque de si vastes migrations, un grand nombre de personnes laissent leur lieu
d’origine et entreprennent le voyage risqué de l’espérance avec un bagage plein de désirs et de peurs, à la recherche de conditions de vie plus humaines. Souvent, cependant, ces mouvements migratoires suscitent méfiances et hostilités, même dans les communautés ecclésiales, avant même qu’on ne connaisse les parcours de vie, de persécution ou de misère des personnes impliquées. Dans ce cas, suspicions et préjugés entrent en conflit avec le commandement biblique d’accueillir avec respect et solidarité l’étranger dans le
besoin. D’une part, résonne dans le sanctuaire de la conscience l’appel à toucher la misère humaine et à mettre en pratique le commandement de l’amour que Jésus nous a laissé quand il s’est identifié avec l’étranger, avec celui qui souffre, avec toutes les victimes innocentes de la violence et de l’exploitation. D’autre part, cependant, à cause de la faiblesse de notre nature, « nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se maintiennent à une prudente distance des plaies du Seigneur » (Exhort. apost. Evangelii gaudium , n.270).

Le courage de la foi, de l’espérance et de la charité permet de réduire les distances qui séparent des drames humains. Jésus-Christ est toujours en attente d’être reconnu dans les migrants et dans les réfugiés, dans les personnes déplacées et les exilés, et aussi de cette manière il nous appelle à partager nos ressources, parfois à renoncer à quelque chose de notre bien-être acquis. Le Pape Paul VI le rappelait, en disant que « les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec plus de libéralité leurs biens au service des autres » (Lett. ap. Octogesima adveniens , 14 mai 1971, n. 23).

D’ailleurs, le caractère multiculturel des sociétés contemporaines encourage l’Église à assumer de nouveaux engagements de solidarité, de communion et d’évangélisation. Les mouvements migratoires, en effet, demandent qu’on approfondisse et qu’on renforce les valeurs nécessaires pour garantir la cohabitation harmonieuse entre les personnes et entre les cultures. À cet effet, ne peut suffire la simple tolérance, qui ouvre la voie au respect des diversités et qui met en route des parcours de partage entre des personnes d’origines et de cultures différentes. Ici, se greffe la vocation de l’Église à dépasser les frontières et à favoriser « le passage d’une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation…à une attitude qui ait comme base la ‘‘culture de la rencontre’’, seule capable de construire un monde plus juste et fraternel » (Message pour la Journée Mondial des Migrants et des Réfugiés 2014).

Les mouvements migratoires ont cependant pris de telles dimensions que seule une collaboration systématique et effective, impliquant les États et les Organisations internationales, peut être en mesure de les réguler efficacement et de les gérer. En effet, les migrations interpellent chacun, non seulement à cause de l’ampleur du phénomène, mais encore « des problématiques sociale, économique, politique, culturelle et religieuse qu’il soulève, et à cause des défis dramatiques qu’il lance aux communautés nationales et à la communauté internationale» (Benoît XVI, Lett. Enc. Caritas in veritate , 29 juin 2009, n. 62).

Dans l’agenda international, trouvent place de fréquents débats sur l’opportunité, sur les méthodes et sur les réglementations pour affronter le phénomène des migrations. Il y a des organismes et des institutions, aux niveaux international, national et local, qui mettent leur travail et leur énergie au service de ceux qui cherchent par l’émigration une vie meilleure. Malgré leurs généreux et louables efforts, une action plus incisive et efficace est nécessaire, qui s’appuie sur un réseau universel de collaboration, fondé sur la défense de la dignité et de la centralité de chaque personne humaine. De cette manière, la lutte contre le honteux et criminel trafic d’êtres humains, contre la violation des droits fondamentaux, contre toutes les formes de violence, d’oppression et d’esclavage sera plus incisive. Travailler ensemble, cependant, exige réciprocité et synergie, avec disponibilité et confiance, étant entendu qu’« aucun pays ne peut affronter seul les difficultés liées à ce phénomène, qui est si vaste qu’il concerne désormais tous les continents dans le double mouvement d’immigration et d’émigration» (Message pour la Journée Mondiale des Migrants et des Réfugiés 2014).

À la mondialisation du phénomène migratoire, il faut répondre par la mondialisation de la charité et de la coopération, de manière à humaniser les conditions des migrants. En même temps, il faut intensifier les efforts pour créer les conditions aptes à garantir une diminution progressive des causes qui poussent des peuples entiers à laisser leur terre natale, en raison de guerres et de famines, l’une provoquant souvent l’autre. A la solidarité envers les migrants et les réfugiés, il faut joindre le courage et la créativité nécessaires pour développer au niveau mondial un ordre économico-financier plus juste et équitable uni à un engagement croissant en faveur de la paix, condition indispensable de tout progrès authentique. Chers migrants et réfugiés ! Vous avez une place spéciale dans le coeur de l’Église, et vous l’aidez à élargir les dimensions de son coeur pour manifester sa maternité envers la famille humaine tout entière.
Ne perdez pas votre confiance ni votre espérance ! Pensons à la sainte Famille exilée en Égypte : de même que dans le coeur maternel de la Vierge Marie et dans le coeur prévenant de saint Joseph s’est conservée la confiance que Dieu n’abandonne jamais, ainsi, que cette même confiance dans le Seigneur ne manque pas en vous. Je vous confie à leur protection et de grand coeur je vous accorde à tous la Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 3 septembre 2014. FRANCISCUS

francois01

Une Eglise au régime « sans prêtres »

Le blog de René Poujol, journaliste, citoyen et « catho en liberté » (6 novembre 2016)

Et si la pénurie des vocations sacerdotales obligeait l’Eglise à se reposer quelques vraies questions …

A l’ordre du jour de leur Assemblée plénière de Lourdes, les évêques de France
abordent, en ce début novembre, l’épineuse question des vocations sacerdotales
diocésaines. On sait le clergé vieillissant, les séminaires quasi déserts et du fait même le nombre d’ordinations en régression constante : 140 encore en 2014, 120 en 2015, une centaine seulement en 2016. C’était, il y a moins d’un siècle, le nombre d’ordinations annuelles pour le seul diocèse de Rodez (Aveyron). Bien des diocèses de France, notamment dans le monde rural, sont confrontés à la perspective de n‘avoir plus, d’ici dix ans, qu’une vingtaine de prêtres de moins de soixante-cinq ans. Cette question est devenue d’autant plus épineuse qu’à de légitimes interrogations sur l’avenir des communautés chrétiennes s’ajoute un enjeu à la fois idéologique et théologique, les deux aspects étant intimement liés.

Les vocations sacerdotales comme seul critère de fécondité évangélique

Il suffit de naviguer sur les sites internet intégristes, voire simplement traditionnalistes, pour lire avec une belle constance que la meilleure preuve de la faillite du Concile Vatican II serait, avec le recul de la pratique religieuse, l’effondrement des vocations dans la vieille Europe. Par comparaison l’afflux de vocations sacerdotales dans des communautés comme la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (Lefebvristes), serait bien la preuve que là se trouve l’avenir du catholicisme en France. Conséquemment, ce ne seraient pas le dialogue avec le monde, cher au Concile, ni les ouvertures pastorales souhaités par le pape François qui représenteraient le «bon chemin» mais bien la seule fidélité à l’immuable Tradition.

Ce discours est devenu tellement plombant qu’il en paralyse la plupart des évêques, qu’ils soient ou non convaincus par la démonstration. Le 31 octobre dernier, les Scouts d’Europe réunissaient à Vézelay leur branche aînée : les routiers. Les responsables du mouvement avaient choisi, cette année, comme invité d’honneur, le bouillant cardinal Sarah. De son homélie, qu’il faut lire attentivement pour son appel à la jeunesse à «reconstruire la chrétienté» en une nouvelle croisade, dans le contexte d’une Europe menacée «de se suicider et de disparaître, éliminée par des peuples plus virils, plus croyants et plus fiers de leur identité…» je retiendrai ce passage : «Je sais que votre mouvement a donné à l’Eglise de nombreux prêtres diocésains, missionnaires, religieux appartenant à diverses congrégations, et aussi des moines. Combien de séminaristes et de prêtres peuvent témoigner que leur vocation a mûri dans cette belle école du scoutisme, qui détourne de l’égoïsme et de la paresse !»

Le fait est incontestable. Suffit-il pour autant à nous faire considérer que le seul critère de fécondité évangélique des mouvements de jeunesse catholiques serait désormais celui des statistiques vocationnelles ? Dans la dernière livraison de la jeune revue Limite (1) le sociologue Yann Raison du Cleuziou (2) montre bien comment les catholiques – jeunes y compris – se répartissent aujourd’hui en diverses catégories parmi lesquelles ceux qu’il appelle les observants et les émancipés. Pour faire bref, au risque de la caricature, les Scouts d’Europe se situeraient par exemple dans la première catégorie. Il écrit à son sujet : «Aujourd’hui, bien que minoritaires, les observants constituent le principal vivier de recrutement sacerdotal. Le séminaire de la Communauté Saint-Martin est celui qui a le plus d’entrées par an.» (3) Les Scouts de France se situeraient eux, majoritairement, parmi les émancipés (entendez : émancipés par rapport à l’institution ecclésiale) et leur générosité de chrétiens s’investirait de manière préférentielle «dans le monde» plutôt que dans la structure ecclésiastique. Et le sociologue de commenter à leur propos : «Si ces catholiques ont une si faible visibilité, c’est aussi parce que personne ne cherche à instrumentaliser leur engagement dans le rapport de force interne à l’Église contrairement aux observants.» (4)

Bref : la jeunesse n’est pas moins généreuse aujourd’hui qu’hier, et pas plus dans une certaine sensibilité du catholicisme français qui continue de «donner des prêtres à l’Eglise» que dans une autre pour laquelle l’enjeu semble se situer ailleurs. Mais qui réfléchit vraiment à ces questions ?

«N’est-ce pas Dieu qui a choisi de nous envoyer moins de prêtres ?»
Mgr Eychenne

C’est dans ce contexte qu’il faut situer, à Lourdes, l’intervention remarquée de l’évêque de Pamiers, Mgr Eychenne : « N’est-ce pas Dieu qui a choisi de nous envoyer moins de prêtres ? » La crise des vocations ne serait donc pas d’abord à interpréter en termes d’affadissement de la foi. La question serait plutôt à creuser du côté de la mission spécifique du prêtre au regard de l’animation des communautés telles qu’elles se perçoivent en ce début de millénaire.

Osons cette provocation : lorsque des jeunes «observants» se présentent en vue du sacerdoce est-ce seulement pour répondre librement et généreusement à un appel du Christ ou aussi pour pérenniser le type d’Eglise dans laquelle ils ont grandi et auquel ils restent culturellement attachés ? Lorsque de jeunes «émancipés» ne retiennent pas, pour eux-mêmes, l’hypothèse du sacerdoce, est-ce par manque de foi et de générosité ou pour manifester – consciemment ou non – qu’à leurs yeux les communautés chrétiennes doivent s’organiser autrement qu’autour de l’image traditionnelle du prêtre de leur enfance ?

Est-ce le prêtre ou la communauté qui fait l’Eglise ?

Derrière la phrase de Mgr Eychenne, se cache donc un débat ecclésiologique essentiel, généralement occulté tant il est explosif. On pourrait le résumer d’une simple question : où se trouve l’Eglise ? Pour certains : là où est le prêtre là est l’Eglise, et c’est pourquoi il faudrait en permanence réajuster le contour des paroisses pour tenir compte des prêtres disponibles. Pour d’autres, l’Eglise se situe, selon les paroles même du Christ : là où «plusieurs sont réunis en Mon nom». (5) Et dès lors la question des regroupements paroissiaux est secondaire. L’enjeu est-il d’envoyer les fidèles à la messe à la ville la plus proche… ou de rendre visible l’existence de la communauté chrétienne, dans leur petit village (leur quartier, leur cité…), en se réunissant le dimanche autour de la Parole de Dieu, même si ce n’est pas pour célébrer la messe, faute de prêtres ? (6)

C’était là l’intuition pastorale mise en oeuvre par Mgr Albert Rouet dans le diocèse de Poitiers. Il écrivait en 2009, dans le même esprit que Mgr Eychenne aujourd’hui : «On a éperdument prié pour les vocations et Dieu semble nous indiquer d’autres pistes, ouvrir d’autres portes.» (7) Cette intuition n’a jamais été reprise dans aucun autre diocèse de France et n’a pas survécu à son départ à la retraite. La décision récente de Mgr Bestion, évêque de Tulle, de réorganiser son diocèse qui, dans sept ans, ne comptera plus que dix prêtres de moins de 75 ans pourrait relancer la réflexion. Parlant de ses prêtres, regroupés en quatre communautés réparties sur le territoire diocésain, il déclare : « Il s’agira d’un ministère itinérant, à la manière des missionnaires dans les jeunes Églises d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. Chaque curé pourra passer plusieurs jours dans une communauté locale » D’autres diocèses ruraux sont en synode, tel celui de Rodez où Mgr François Fonlupt confie avoir enterré le tiers de son  presbytérium depuis son arrivée, voici 5 ans. Quelles orientations y seront prises concernant cette question centrale du prêtre et de sa vocation propre ?

La question centrale : donner au prêtre sa juste place

Soyons clair : mon propos n’est pas ici d’appeler à une forme quelconque de résignation face à la crise des vocations sacerdotales, et bien évidemment pas de remettre en cause la spécificité du sacerdoce ministériel ni sa nécessité. Il est de formuler, publiquement, une question devenue incontournable et jusqu’ici occultée. La place centrale du prêtre qui marque encore l’organisation de l’Eglise, de la base au sommet, est-il la réponse pertinente – et légitime – aux défis du millénaire dans nos pays de vieille chrétienté ?

Dans le même ouvrage, Mgr Rouet écrivait encore : «L’eucharistie a été utilisée pour promouvoir le clergé…» (8) On sait, aujourd’hui, la propension de toute personne, de tout corps, à se situer spontanément au centre d’une organisation, dès lors qu’on lui demande de la penser. Ce qui est vrai des énarques dans la haute fonction publique l’est tout autant des clercs dans l’Eglise. Le fait que la théologie ait longtemps été «l’affaire des clercs» ne pouvait que déboucher sur une ecclésiologie magnifiant le rôle du prêtre. «Nous allons voir beaucoup de laïcs formés et à un niveau supérieur à celui des prêtres, donc ils n’accepteront pas qu’on leur dise n’importe quoi…» (9) écrivait encore l’archevêque de Poitiers. Nous y sommes ! Et ces laïcs demandent moins le «pouvoir» dans l’Eglise – même si la tentation du cléricalisme ne les épargne pas toujours – qu’une juste mise en oeuvre du sacerdoce commun des baptisés initié par Vatican II. D’où sortirait une perception plus juste du ministère du prêtre et sans doute une plus juste appréciation de ce que l’on continue d’appeler la «pénurie des vocations». Dans l’un de ses ouvrages, le frère André Gouzes qui a redonné vie à l’abbaye de Sylvanès écrit : «Ce ne sont pas les prêtres qui manquent à l’Eglise d’aujourd’hui mais des hommes et des femmes qui, dans le champ de l’humanité, soient capables d’assumer cet éveil, d’ouvrir le monde à Dieu avant de chercher à révéler Dieu au monde.» (10)

Quand l’obsession du clergé paralyse l’Eglise

C’est là une révolution copernicienne. Je ne voudrais pas accabler le lecteur mais illustrer combien cette sensation de «manque» (de prêtres) crispe aujourd’hui l’Eglise dans ses comportements. C’est pour «donner des prêtres» à l’Eglise qu’on se fige sur une certaine vision de la famille chrétienne, persuadés que seules les familles nombreuses savent faire mûrir des vocations (11) ; c’est avec le même objectif qu’on «réserve» dans certaines paroisses, le rôle de servant d’autel aux seuls garçons ; c’est la même vision qui conduit à regarder avec une particulière bienveillance les communautés nouvelles et mouvements «riches en vocation» (12) et à fermer les yeux sur les critères de discernement de certains candidats au sacerdoce, au risque de voir se multiplier affaires de pédophilie et dérives sectaires… C’est uniquement parce qu’il compte quelques centaines de prêtres (et trois ou quatre évêques) que le schisme lefebvriste monopolise l’attention de Rome là où le schisme silencieux de millions de fidèles est interprété en simples termes d’apostasie. Comme si l’Eglise était «un corps de clercs entouré de laïcs» (13) Et l’on pourrait poursuivre à l’envie.

Et pour ce qui est de la France, c’est la même angoisse de manquer qui tétanise nos évêques. Avec un surplus d’enjeu qu’il faut bien qualifier d’idéologique au sens noble du terme. Pour beaucoup d’entre eux, recréer une dynamique de vocations sacerdotales dans leur diocèse, serait la seule manière d’échapper à terme à la «colonisation» d’un jeune clergé néo-classique issu des nouveaux mouvements. (14) De jeunes prêtres qui, à l’image des diplômés d’écoles de commerce, croient volontiers ce que leurs disent quelques évêques qui promeuvent cette «ligne» : ils constitueraient l’élite et l’avenir de notre Eglise comme d’autres, ailleurs, ceux de l’entreprise. Ce rapport de forces, bien réel, semble occulter une réalité qui pourrait revenir, demain, sous forme de boomerang. Ce néocléricalisme ne triomphe en fait qu’au sein des communautés paroissiales qui partagent cette vision de l’Eglise. En 1977, l’historien Jean Delumeau écrivait : «Le christianisme ne peut plus être maintenant qu’un christianisme populaire d’où le cléricalisme, sous toutes ses formes, sera exclu.» (15) La tentation de « prise de pouvoir » de ce clergé bien particulier, convaincu d’avoir reçu du Ciel mission de « reconstruire l’Eglise » prétendument saccagée par ses aînés, pourrait bien se heurter à un laïcat bien décidé à ne pas s’en laisser conter… et théologiquement armé pour le faire !

Sans être totalement parano je ne minimise pas le fait qu’à ce stade de mon propos, nombre de lecteurs puissent se sentir scandalisés, nombre de prêtres meurtris alors que j’ai pour eux la plus fraternelle admiration. Mais est-il possible de dire ici, en simple laïc, que leur sacerdoce ne leur appartient pas et qu’il est le bien précieux de toute l’Eglise ?


1. Je reviendrai sur l’originalité de cette revue, vendue en librairie et désormais par abonnement, dans un prochain article de ce blogue.
 2. On lui doit une étude passionnante : Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les
 catholiques aujourd’hui ? Ed DDB 2015
 3. Revue Limite, n°4, p. 46
 4. ibid. p.49
 5. Le paradoxe est d’ailleurs de trouver la plus forte réticence à cette approche parmi ceux-là même qui prônent une vision de la famille chrétienne comme «Eglise domestique».
 6. Aujourd’hui, dans le monde marchand, un retour de balancier semble s’opérer depuis les grandes surfaces de la périphérie vers les commerces de proximité et circuits courts. L’Eglise pourrait s’en inspirer.
 7. Albert Rouet, J’aimerais vous dire, Bayard 2009 p.109
 8. ibid p.262
 9. ibid p.217
 10. André Gouzes, Une Eglise condamnée à renaître, Ed. Saint-Augustin, p. 119
 11. Je pourrais citer ici les prélats romains qui m’ont tenu ce propos tout au long de ma carrière de directeur de journal catholique.
 12. L’une des raisons de la bienveillance de Jean-Paul II vis-à-vis des Légionnaires du Christ reposait, outre leur influence sur les jeunes et les moyens financiers qu’ils pouvaient mettre à la disposition du pape (et qui ont servi à soutenir Solidarnosc) sur le nombre de jeunes prêtres donnés à l’Eglise… parmi lesquels on relève aujourd’hui le plus fort taux de réduction à l’état laïc.
 13. Mgr Albert Rouet, ibid p.250
 14. Pour être tout à fait complet, il faudrait insérer ici un paragraphe sur la place tenue dans nombre de presbytériums diocésains par les « prêtres venu d’ailleurs » (prêtres africains mais également polonais ou portugais…) dont l’inculturation n’est pas évidente. Mais je n’ai pas souhaité rallonger.
 15. Jean Delumeau, Le christianisme va-t-il mourir ? Hachette 1977. Livre de poche, Collection Pluriel, p. 121