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Les tisserands du Dieu Unique (1)

Marqués par les terribles images d’attentats qui se sont succédé ces dernières années, la plupart de nos contemporains éprouvent une peur instinctive et une certaine hostilité si un homme à la peau foncée s’approche d’eux. Cela peut se comprendre et pourtant, quant à moi, si je frôle un de ces immigrés dans le métro, je me souviens d’abord des sourires des villageois du Maghreb, il y a 20 ou 30 ans, des mains qui poussaient notre vieille voiture souvent en panne et, de toutes les fois où, au Maroc ou en Turquie, on nous a offert un café dans les petites gargotes où nous mangions, mon mari et moi.

Ce monde-là – celui d’un islam populaire, où l’accueil était bienveillant par tradition – existe encore dans les villages marocains ou tunisiens mais, dans les villes européennes ou autres, la misère, la peur, la partialité et parfois la haine règnent, et la police et l’armée patrouillent.

Comment est-on arrivé à de telles tensions, alors que, « dans les années 1980-1990, les travailleurs immigrés et leurs enfants voulaient s’intégrer » comme l’affirme Gilles Kepel, (2) un des plus compétents parmi les spécialistes de l’Islam politique ? En 2015, Emmanuel Macron reconnaissait encore : « Nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert, qui permettait à chacun et à chacune de progresser »…

Et les attentats se sont multipliés. Kepel a calculé qu’entre janvier 2015 et juillet 2016 (mort du Père Harmel), 239 habitants de la France ont été massacrés, y compris un certain nombre de musulmans. Remarquons cependant qu’en 2016, dans ce même pays, 3.469 personnes ont été tuées sur les routes et qu’on ne s’en émeut guère.

Bon an, mal an, la volonté d’ouverture demeure entre Musulmans et Chrétiens et les actions positives sont plus nombreuses, plus concrètes et plus persévérantes que d’aucuns seraient tentés de le croire.

Faut-il rappeler tout d’abord qu’à Tibhirine, dans le bled algérien des années soixante-dix, la plupart des Cisterciens avaient décidé de rester sur place avec le Père Luc qui soignait toute la population des alentours ? Le prieur, Christian de Chergé, avait entraîné sa communauté à vivre une totale solidarité avec les villageois : non seulement les moines priaient pour les musulmans du village mais ils priaient avec eux. Certains de ces musulmans étaient des soufis qui avaient expressément demandé une prière commune pour la paix : « L’arabe et le français se mélangent, (…) se fondent et se confondent : « Seigneur unique et tout-puissant, Seigneur de tendresse et de miséricorde… Apprends-nous à prier ensemble » » (3).

Aussi remarquable est la profonde amitié et la collaboration entre le Père Christian Delorme et Rachid Benzine. En 1983, Chr. Delorme avait initié la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » et était connu comme « le curé des Minguettes » dans la banlieue de Lyon. Il s’était engagé à fond au service des jeunes issus de l’immigration d’autant qu’avec les années, ceux-ci se sentaient de plus en plus méprisés et s’engageaient dans un Islam ostentatoire comme compensation à la misère et à l’exclusion. Ch. Delorme est considéré aujourd’hui comme l’un des principaux artisans du dialogue islamo-chrétien en France.

Quant à Rachid Benzine, beaucoup plus jeune, issu d’une famille musulmane très pieuse, il s’était aussi investi, dès ses quinze ans (!), dans l’action associative, encadrant les adolescents de son quartier, leur trouvant un local pour jouer de la musique etc… Quand il a rencontré Chr. Delorme, il a découvert la personne du Christ et ils ont écrit un livre à deux voix « Nous avons tant de choses à nous dire » (4). Chacun demeure dans sa foi mais découvre la foi de l’autre. Ainsi le père Delorme enseigne-t-il aux Chrétiens qu’ils peuvent proclamer que Muhammad est un grand prophète qui a donné une religion monothéiste aux païens de l’Arabie du VIIe siècle.

Souvent invité à Bruxelles, R. Benzine s’y est lié d’amitié avec Ismaël Saidi, l’auteur de la pièce satirique « Jihad », applaudie par des milliers d’écoliers et d’étudiants bruxellois et par de nombreux professeurs et éducateurs.

En Belgique Philippe De Briey est sans doute un des plus actifs dans le dialogue islamo-chrétien. S’étant impliqué dans l’aide aux immigrés récents, il a appris leur langue en même temps que l’islamologie. Non seulement il publie régulièrement sur son site « Relis-infos » de très nombreuses nouvelles en rapport avec l’Islam et les pays musulmans mais il organise des rencontres, par exemple entre professeurs de religion musulmans et chrétiens.

Le 25 mars dernier, dans la Grande Aula de Louvain-la-Neuve, une cérémonie, suivie d’échanges, a été organisée par le Curé de St François et par l’asbl Efesia de Bruxelles à l’occasion de la fête de l’Annonciation. Les Musulmans ont une grande vénération pour « Marie, mère de Jésus », qui est citée à 34 reprises dans le Coran.

Dans la même cité, en avril, le Cismoc (5) avait organisé une conférence-débat avec le Père Delhez (S.J.) et Farid El Asri, docteur en histoire orientale, anthropologie etc, sur le thème « Les religions favorisent-elles le Vivre ensemble ? ». Les deux hommes ont été d’accord pour dire que la violence n’est pas tant dans les textes que dans le cœur de l’homme. Celui-ci instrumentalise tout ce qui l’environne pour conquérir le pouvoir et la richesse. Les Eglises catholique et protestante ne sont pas exemptes de culpabilité dans ce domaine…

Qu’en est-il aujourd’hui des rapports entre le Vatican et l’Université Al-Azhar au Caire ? Après dix ans de relations tendues en raison des propos du Pape Benoît XVI sur l’Islam, l’atmosphère s’est apaisée entre Rome et Al-Azhar. Le Cheikh Ahmed al Tayeb, qui avait étudié la pensée islamique à la Sorbonne, a toujours souhaité reprendre le dialogue avec le Christianisme. Après avoir été recteur d’Al-Azhar de 2003 à 2010, il est devenu l’Imam de la Grande Mosquée et a pris l’initiative d’aller rencontrer le pape François à Rome, alors qu’il n’y avait plus eu de visite de ce genre depuis longtemps. Dans Laudato Si (26/08/16), le Pape a insisté sur le fait qu’ « il n’y a pas de guerre entre le Christianisme et l’Islam » et, en avril 2017, il a été rendre sa visite au Cheikh al Tayeb. Il faut pourtant signaler que l’université n’est pas indépendante du gouvernement, ce qui implique des risques de sclérose et de compromissions (cf Relis-infos cité plus haut).

Depuis longtemps les Dominicains du Caire organisent des rencontres avec les professeurs d’Al-Azhar et avec d’autres personnalités égyptiennes. Emilio Platti s’y est investi avec passion. Dans les années 60, à Molenbeek, alors qu’il était encore novice, Platti était d’autant plus attentif aux problèmes des immigrés que, d’origine italienne, il savait quelles moqueries et quelles injustices un allochtone peut endurer. Son livre « Islam… étrange ? Au-delà des apparences, au cœur de l’acte d’islam, acte de foi » (Ed. du Cerf 2000) témoigne de sa compétence exégétique et de sa familiarité avec le monde oriental. Quelques jours après les attentats du 11 septembre, il avait prononcé à Rixensart une conférence mémorable sur la notion de Jihad (djihâd). Faut-il préciser que l’auditoire écoutait religieusement la distinction entre « le petit Jihad », la guerre contre des ennemis, et « le grand Jihad », l’effort que l’on fait vers le bien (sens le plus fréquent dans le Coran) ?!

La communauté de Taizé organise également des rencontres et des prières communes entre jeunes chrétiens et musulmans. En mai 2017 Frère Aloïs avait proposé une expérience spirituelle autour du thème « le goût de Dieu ». D’autres partages sont prévus en été.

On pourrait encore citer d’autres témoignages, notamment celui d’ Abdel Gawad, professeur de religion musulmane qui insiste sur l’action généralement positive des professeurs de ladite religion et sur la terrible influence des livres salafistes que l’Arabie Saoudite distribue quasi gratuitement dans les librairies fréquentées par les jeunes des banlieues. (6)

Elles sont donc nombreuses les associations qui tentent de rapprocher musulmans et chrétiens : El-Kalima, à Bruxelles est la plus ancienne car fondée par des Pères Blancs en 1978 dans la foulée de Vatican II. D’autres groupes, e.a. « Sagesse au quotidien » s’activent auprès des femmes musulmanes (7).

De tous les témoignages que l’on peut voir ou entendre, le plus émouvant et le plus profond est celui de Mohamed el-Bachiri dont l’épouse a été assassinée dans le métro :
« Je suis belgo-marocain, musulman et molenbeekois… Je suis considéré par une partie de la population et du monde comme un terroriste potentiel et cela m’affecte beaucoup. Je suis également l’époux de Loubna Lafquiri, l’amour de ma vie, la mère de mes enfants, décédée lors des attentats de Bruxelles le 22 mars 2016 ». Sur Saphirnews, il a prôné « un jihad qui incite à aller vers l’autre, son frère différent, pour lui sourire » et il a crié « son amour pour l’Occident, cette partie du monde qui l’a vu naître et qui lui a tant donné » : le « jihad d’amour ».

L.E.  Lorent

 

(1) « Les Tisserands » 2016 Les liens qui libèrent : titre du livre de l’illustre philosophe A. Bidar, qui appelle à « réparer le tissu déchiré du monde ». Un essai intelligent qui reste théorique. Il a écrit e. a. « Plaidoyer pour la fraternité » A. Michel 2015.

(2) Cf « Terreur dans l’Hexagone » Gallimard 2015 et « La Fracture » Ibid. 2016.

(3) P. Fr. de Béthune. « A la rencontre des religions » Bayard 2015. Il est aujourd’hui établi que c’est l’armée algérienne qui a massacré les moines, sans doute par erreur.

(4) « Nous avons tant de choses à nous dire » A. Michel 1997. Chr. Delorme a aussi écrit notamment « L’Islam que j’aime, l’Islam qui m’inquiète » en 2012 et R. Benzine « Les nouveaux penseurs de l’Islam » A. Michel 2004. Et, entre autres, en 2016, « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? », un roman qui évoque l’itinéraire d’une jeune femme partie rejoindre Daesh.

(5) Centre interdisciplinaire d’études de l’Islam dans le monde contemporain. (UCL.)

(6) « Les questions que se posent les jeunes sur l’Islam » La Boîte à Pandore 2016. 

(7) « Musulmans et non-musulmans, rencontres et expériences inédites » cf n° 112 des Communautés en marche.

Le jour où Luther a dit non

Est-on jamais assez curieux pour dépasser les idées reçues ? Le livre de Anne Soupa est une belle introduction à la personnalité de Luther et au contexte historique et politique de l’époque. Se commémorer le 500ème anniversaire du « non » peut être l’occasion de redécouvrir ce vent de liberté et nous ouvrir à l’œcuménisme. La réforme n’avait-elle pas changé l’Allemagne, l’Europe et le monde.

Martin Luther est un érudit, ami d’Erasme. Il aime son Eglise et est attaché au message divin. Ses thèses affichées aux portes de l’église de Wittenberg sont sans équivoque : pas de marchandage avec Dieu pour effacer nos péchés. La question est complexe car économie et politique s’en mêlent : le Pape, l’Empereur et les Princes de la Diète ont besoin d’argent. Il faut donc mettre au ban ce moine qui dérange. Lors de la rencontre d’Augsbourg, le légat du Pape exige l’obéissance absolue. Luther doit se rétracter au risque d’être excommunié ou finir comme Savonarole.

L’art d’Anne Soupa est de mettre sa plume romanesque au service de l’histoire, en rendant celle-ci vivante et accessible. Le suspense est maintenu jusqu’à l’inévitable rupture. La conscience personnelle, le cœur de l’homme et sa vie avec Dieu, l’Eucharistie pour tous sont les leitmotivs de Martin : « Ta foi t’a sauvé ». La vie la plus austère, même monastique, a peu de poids sans la miséricorde divine. La question des indulgences sera corrigée par la prise en considération des revendications de Luther lors de la Contre Réforme et lors du Concile de Trente. Elle ne justifiait pas un schisme !

La vie de Luther sera loin d’être un long fleuve tranquille : il faudra assurer sa protection face à Charles Quint qui le bannit. Ses relations avec Erasme et Calvin deviendront conflictuelles. Par ailleurs, il reste un travailleur infatigable à qui nous devrons la traduction de la Bible en allemand, chef d’œuvre objet d’ une référence absolue.

A travers ce livre, Anne Soupa oblige à repenser notre époque, à actualiser notre regard sur les évènements vécus par notre Eglise, jusqu’à ces dernières années. Le dernier mot revient au Pape François : « L’intention de Martin Luther était de renouveler l’Eglise et non de la diviser »

Raymond Leleux

Face à la pénurie de prêtres

L’abbé Alphonse Borras, théologien et canoniste, est Vicaire général du diocèse de Liège. Dans un ouvrage qu’il vient de publier, « Quand les prêtres viennent à manquer », il s’interroge sur la situation actuelle de pénurie sacerdotale en Europe occidentale. Rappelant certains repères théologiques et canoniques, Alphonse Borras envisage différentes solutions pour « habiter » le manque de prêtres.

 

Alphonse Borras, qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre sur le manque de prêtres?

La diminution du nombre de prêtres est, en fait, une question très relative. Si nous disons qu’il y a moins de prêtres, c’est par rapport à un passé récent… Comme Vicaire général, je suis frappé de constater que cette situation engendre préoccupation, voire une angoisse, chez de nombreux catholiques. Cette préoccupation a été, pour moi, comme une occasion de réfléchir à cette problématique. J’estime que la vie de l’Eglise ne se réduit pas au nombre de prêtres. De plus, la diminution du nombre de prêtres est, entre autres, fonction de la diminution de fidèles: il y a actuellement moins de citoyens qu’il y a cinquante ans qui participent effectivement à la vie ecclésiale dans les paroisses, des mouvements, etc.

La question est de voir comment, dans les bouleversements que l’Eglise connaît dans nos pays, elle peut vivre le présent avec confiance et sérénité sans se focaliser sur le « manque » relatif de prêtres.

Car ce qui est premier, ce n’est pas le ministère des prêtres, c’est la mission de l’Eglise, et par conséquent des baptisés dans la diversité de leurs vocations, charismes et engagements. Ce qui est premier, c’est la communauté ecclésiale, sous quelque figure que ce soit: l’Eglise toute entière, l’Eglise diocésaine, l’Unité pastorale et les paroisses qui la composent, et bien d’autres types de communautés.

C’est en effet sur la communauté et les baptisés que repose la triple mission d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, de célébrer la grâce du salut et de servir notre humanité. Le trésor de la foi nous conduit avant tout à accueillir le « Royaume qui vient » et à humaniser ce monde. D’autant que Dieu a assumé notre condition humaine pour qu’elle soit transfigurée par sa présence et que nous participions à sa vie divine.

Telle est la mission de la communauté ecclésiale. Pour que cette communauté puisse vivre et déployer sa mission, il faut qu’il y ait, en son sein, des ministres de l’Evangile, et en particulier des prêtres.

Quelle est la fonction du prêtre au sein de la communauté ecclésiale?

La fonction principale des prêtres, à l’instar de celle de l’évêque, est d’exercer un ministère « pastoral », c’est-à-dire d’animation, de direction des communautés. Il leur revient d’abord d’engendrer la communauté à la foi par l’annonce de la Bonne Nouvelle. Les prêtres accompagnent également la communauté pour la conduire vers l’unité; celle-ci est sans cesse à faire. Et enfin, les prêtres doivent susciter l’élan missionnaire de la communauté, pour qu’elle soit une « Eglise en sortie ».

Il n’est pas de communauté chrétienne qui puisse vivre sa vocation et sa mission sans le ministère des prêtres. Ils nous rappellent que le vrai pasteur, le vrai « dirigeant » de la communauté, c’est le Christ. C’est la dimension sacramentelle de leur ministère. Ils ne sont pas les « chefs » mais ils sont donnés aux communautés comme « représentant » le Christ, au sens fort et sacramentel du terme. Le prêtre doit également veiller à ce que que l’Esprit continue à déployer son action dans la communauté chrétienne par des charismes multiples. Le prêtre n’est donc pas seulement là pour « dire la messe ».

Si on célèbre l’eucharistie, en particulier le dimanche, c’est pour que l’Eglise devienne vraiment le Corps du Christ, par l’écoute de la Parole de Dieu et le partage du Pain de Vie.

L’eucharistie est donc bien un aspect essentiel de la vie de l’Eglise, comme du ministère des prêtres?

Effectivement, mais il n’est pas le seul! C’est en accompagnant les fidèles et les communautés qu’ils les disposent à leur mission, celle de dire combien notre humanité est aimée de Dieu ! Cela suppose écoute, discernement, encouragement, parfois interpellation, mais aussi accueil de ce que leurs frères et sœurs ont à leur partager. Force est cependant de constater que, pour les aînés de nos communautés, la préoccupation d’avoir « sa » messe dans « sa » localité semble prédominante. Beaucoup attendent que « l’Eglise » soit partout, que tout le territoire soit quadrillé de paroisses. Pendant de longs siècles, nous avons été dans un contexte social, culturel, où le christianisme était comme un ciment de la vie en société. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une société de « chrétienté » – c’est évident, même si certains ne le voient pas encore –, mais dans une société pluraliste.

Dans ce nouveau contexte, l’Eglise doit-elle nécessairement être dans toutes les localités, dans chaque quartier et dans chaque village? J’en doute fortement. Si on veut être partout, et maintenir partout une messe chaque dimanche, même s’il n’y a plus d’assemblée consistante, c’est clair qu’on se met soi-même dans la difficulté. Sous cet angle, on n’a pas assez de prêtres… Mais n’est-ce pas de baptisés, témoins de Jésus et acteurs de la mission, dont nous avons besoin? Et pour disposer l’Eglise à sa mission, les prêtres sont indispensables. Pas pour quadriller des territoires, mais pour accompagner les fidèles sur le chemin de la foi.

Aujourd’hui, les communautés habituées à « avoir » des prêtres et à « bénéficier » d’un éventail de services découvrent petit à petit la responsabilité de tous, non pas pour couvrir le territoire, mais pour inscrire la présence de l’Évangile là où ils sont. C’est dans ce contexte qu’il faut s’interroger: s’agit-il de « combler » le manque de prêtres? Ne faut-il pas plutôt l’ »habiter » en prenant chacun notre part dans la mission et en comptant sur les prêtres pour nous aider à « faire Eglise »?

C’est en réponse à ces bouleversements que certaines solutions ont été mises en place, comme la création d’équipes pastorales dans les paroisses. Avec, à leur tête, un coordinateur laïc, homme ou femme. Que pensez-vous de cette formule ?

Depuis trente ans, l’équipe pastorale est une manière d’associer des laïcs au ministère du prêtre, dans l’animation ou la direction d’une communauté. A l’intérieur de ces équipes pastorales, on a vu émerger, ça et là, la figure du coordinateur. Très souvent il s’agit d’une femme. Mais aujourd’hui, dans certains cas, le/la coordinateur/trice de l’équipe pastorale est devenu(e) coordinateur/trice de l’Unité pastorale, parce qu’il y a moins de prêtres en capacité d’être curé. Il y a encore tel ou tel prêtre disponible, mais qui, à cause de l’âge, de la maladie, d’autres engagements, n’est plus en mesure d’accepter la mission de curé, c’est-à-dire de pasteur de la communauté, pour présider la communauté et son eucharistie.

La figure du coordinateur pastoral est une solution qu’il faut encourager, mais qui a aussi ses limites. Si on devait généraliser cette formule, on irait vers la dissociation de quelque chose qui, en principe, ne peut pas être dissocié, à savoir le lien entre présidence de la communauté et présidence de son eucharistie. Le prêtre devient alors uniquement « l’homme de la messe », et on risquerait de ne plus le comprendre comme celui qui préside la communauté.

D’autres solutions existent, comme le recours à des « prêtres venus d’ailleurs », ou à certains diacres permanents.

En ce qui concerne les « prêtres venus d’ailleurs », le défi est de construire le « nous » du presbyterium (les prêtres d’un diocèse, ndlr.). Les prêtres venus d’ailleurs peuvent être une chance, mais il faut les insérer, les accueillir de sorte qu’ils trouvent leur place, avec nous, dans l’Eglise locale, avec le discernement qui s’impose.

Quant aux diacres, il est possible que, dans certains cas, ils puissent assumer un rôle de direction. Mais si tous les diacres devaient assumer un tel ministère, il faudrait alors qu’on les ordonne prêtres. Car en principe leur ministère n’est pas de présider la communauté. On risquerait alors d’aller vers la disparition du diaconat permanent, qu’on a rétabli après Vatican II, alors que le diacre a déjà du mal à trouver sa place comme le serviteur qui entraîne la communauté et tous les fidèles, prêtres compris, dans l’apprentissage du service comme le Christ.

Propos recueillis par Christophe HERINCKX

Alphonse Borras, « Quand les prêtres viennent à manquer – Repères théologiques et canoniques en temps de précarité », Editions Médiaspaul, 2017, 205 pages

Lire l’interview complète dans le journal Dimanche n°12 du 26 mars 2017 – S’abonner à Dimanche