Ecologie et justice sociale : tous concernés ?

Recontre du 26 janvier 2017 avec Claire Brandeleer, du Centre Avec

Qu’est-ce que le Centre Avec ?

Le Centre Avec est le Centre d’analyse sociale des Jésuites à Bruxelles, reconnu comme association d’EP par le FWB.
Il a une mission de sensibilisation d’un public adulte à des questions sociales (sociétales) de façon large. Les thématiques sont: interculturalité/migrations, citoyenneté et démocratie, écologie. L’angle d’approche concerne les droits sociaux, l’égalité. Il s’agit d’un centre d’inspiration chrétienne, qui fait référence aux valeurs sociales de l’Evangile, mais qui travaille en pluralisme.
Cette mission de sensibilisation s’exerce par différents moyens: revue « En question », documents de réflexion (brochures et en ligne), événements (session, conférences, formations, etc.).

Claire Brandeleer s’intéresse particulièrement aux thèmes liés à la justice sociale, à l’écologie, aux enjeux de la mondialisation. Mais surtout, dans son travail, elle s’attache à voir quels sont les enjeux de sens et les enjeux spirituels sous-jacents à ces questions. Elle s’intéresse aussi beaucoup aux initiatives citoyennes issues de la société civile qui essaient d’inventer un autre monde,  aux signes d’espérance.

Sa présentation est ponctuée par des extraits de la lettre encyclique Laudato si publiée par le Pape François en juin 2015.
Cette lettre est un document extrêmement riche, accessible à la lecture, au langage vivant, dans lequel le Pape François n’hésite pas à être très concret. La lettre introduit et développe le concept d’écologie intégrale et en fait une valeur à promouvoir et à mettre en pratique en vue de la sauvegarde de notre maison commune.
Elle ne fait ici que citer quelques passages, pour illustrer sa présentation, comme il lui a été demandé.
Cela n’épuise en rien cette encyclique, qu’elle nous invite à lire si ce n’est déjà fait.

1. Ecologie et justice sociale : tous concernés ?

Tout d’abord, nous réfléchissons à l’articulation entre les problèmes écologiques et la justice sociale.

Comme point de départ, il y a évidemment les dégradations de l’environnement : notamment le changement climatique, qui, le GIEC l’affirme, est sans équivoque, a des effets pour l’humanité, et est essentiellement dû à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et est donc en grande partie d’origine anthropique (càd dû à l’activité de l’être humain).

Les dégradations de l’environnement, c’est un problème en soi (parce que la création mérite respect en tant que création). Mais c’est aussi une question de justice sociale. Pourquoi?
La crise climatique est le résultat et la source d’inégalités et d’injustices. Les enjeux de justice sociale se situent à différents niveaux :

  1. Ce sont les pays du Nord de la planète qui, par leur industrialisation, ont contribué et contribuent le plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, alors que, de manière générale, ce sont les pays du Sud qui souffrent et souffriront le plus des problèmes écologiques résultant du réchauffement du climat. On peut parler de « dette écologique » : les pays du Nord resteront, historiquement, les principaux responsables des quantités de dioxyde de carbone (CO²) accumulées jusqu’à présent dans l’atmosphère. Même si le Sud dépasse les émissions produites par le Nord, ce dernier en émet depuis bien plus longtemps et sans discontinue.
  2. De plus, ce sont les pays du Sud qui ont le moins de moyens pour faire face à la crise écologique et pour s’y adapter. Exemple: Pays-Bas-Bangladesh
  3. On peut aussi parler de dette intergénérationnelle puisque les générations futures hériteront de notre dette écologique.
Village inondé au sud de Dacca, Bangladesh. Photo de Yann Arthus-Bertrand
« L’eau monte, l’homme invente », maison flottante aux Pays-Bas. Le Point, 29/03/2012

Voici quelques passages de la lettre Laudato si’, où le Pape François fait le lien entre écologie et justice sociale. Ce lien est amplement mis en évidence tout au long de l’encyclique, c’est vraiment repris comme un refrain.

 « La détérioration de l’environnement […] affecte d’une manière spéciale les plus faibles de la planète » (48)

« Il y a, en effet, une vraie “ dette écologique ”, particulièrement entre le Nord et le Sud, […] avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays » (51)

« Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solutions requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature » (139)

« Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (49)

Le constat du lien entre changement climatique et augmentation des émissions de gaz à effet de serre émis par les pays industrialisés, nous amène finalement à remettre en question (pour ne pas dire mettre en cause) notre mode de vie occidental, ainsi que l’idée que nous nous faisons du progrès.
Notre mode de vie moderne, basé sur le capitalisme et s’appuyant sur l’industrialisation, la production et la consommation de masse, est pourtant présenté au reste du monde comme le modèle de développement à suivre. Cependant, si ce modèle était généralisé à l’échelle du globe, nous aurions besoin de bien plus d’une planète ! Déjà maintenant, l’empreinte écologique mondiale est trop élevée et on dépassé déjà les capacités écologiques de la terre: on vit actuellement, globalement, comme si on avait une planète et demi.

Il me semble important de prendre conscience que le consumérisme est devenu toute une culture dont nous sommes imprégnés et que nous en sommes complices en tant que consommateurs. Le fait que des individus et des groupes luttent contre la surconsommation et inventent des contre-cultures », dit toute la prégnance de la culture consumériste. Il s’agirait – mais je n’ai pas le temps de développer cela ici dans le temps qui m’est imparti – il s’agirait donc de décoder cette culture et de prendre conscience du système de valeurs et de sens qui lui est sous-jacent, parce que c’est là-dessus qu’il faut travailler pour transformer les mentalités, les attitudes, les perceptions, les manières de vivre.

« Toute volonté de protéger et d’améliorer le monde suppose de profonds changements dans les styles de vie, les modèles de production et de consommation » (5)

« Étant donné que le marché tend à créer un mécanisme consumériste compulsif pour placer ses produits, les personnes finissent par être submergées, dans une spirale d’achats et de dépenses inutiles » (203)

« Ce paradigme [consumériste] fait croire à tous qu’ils sont libres, tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité en possession du pouvoir économique et financier » (203)

« Plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer  » (204)

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès » (194) 

Il s’agit donc de remettre ce modèle en question et de le réorienter en premier lieu chez nous afin de libérer de « l’espace écologique » pour diminuer notre empreinte écologique et pour que les pays dits en développement puissent sortir de la pauvreté et que l’humanité entière puisse vivre dans les limites écologiques.

Il faut ajouter deux choses : 1) dans nos pays industrialisés, l’accumulation des richesses ne résout pas le problème de leur répartition : le scandale des inégalités socioéconomiques ne fait que se renforcer.
Et 2) notre mode de vie est loin d’être la panacée. Paradoxalement, le bien-être n’augmente pas à mesure de la croissance économique (ni donc, à mesure que notre empreinte écologique augmente!). Il règne bien plutôt un sentiment diffus de mal-être.

A tous ces constats s’ajoute le fait que la crise écologique est complexe et son échelle est mondiale. Il s’agit de prendre conscience que notre manière de vivre ici a des conséquences à l’autre bout de la planète. Ensuite, il y a des perceptions très différentes de la crise écologique, selon qu’on en souffre ou non, selon que l’on est à même de faire face ou non. Il apparaît donc difficile d’avoir une action commune et globale. Enfin, la crise écologique est imbriquée dans d’autres crises, toutes interdépendantes les unes des autres. Plus fondamentalement, on peut dire de la crise écologique qu’il s’agit d’une crise paradigmatique, dans le sens où ce sont nos représentations et notre vision du monde, nos valeurs, nos systèmes de pensée, nos croyances, etc., qui sont remis en cause et qu’il nous faut aujourd’hui questionner.

« Les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits » (90)

« Mais le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale » (109)

« Parmi les composantes sociales du changement global figurent les effets de certaines innovations technologiques sur le travail, l’exclusion sociale, l’inégalité dans la disponibilité et la consommation d’énergie et d’autres services, la fragmentation sociale, l’augmentation de la violence et l’émergence de nouvelles formes d’agressivité sociale, le narcotrafic et la consommation croissante de drogues chez les plus jeunes, la perte d’identité. Ce sont des signes, parmi d’autres, qui montrent que la croissance de ces deux derniers siècles n’a pas signifié sous tous ses aspects un vrai progrès intégral ni une amélioration de la qualité de vie. Certains de ces signes sont en même temps des symptômes d’une vraie dégradation sociale, d’une rupture silencieuse des liens d’intégration et de communion sociale » (46) 


2. Question spirituelle

Une interpellation spirituelle

De tout ce qui vient d’être dit se dégage une question importante : celle de la démesure et donc de la limite. C’est une interpellation spirituelle forte : quel rapport entretenons-nous avec la limite ? Plus fondamentalement encore, il s’agit du rapport à nos propres limites et à notre finitude.

Si ce discernement nous concerne individuellement (quel est mon rapport à la limite ?), il importe aussi de porter cette question dans l’espace public: comme société, quel est notre rapport à la limite ?

Plus fondamentalement encore, c’est une question de sens qui surgit : quel est le sens de la démesure actuelle, alors que la trajectoire que nous avons empruntée ne nous rend pas plus heureux ?
C’est même un paradoxe : les sociétés plus égalitaires sont des sociétés plus heureuses, comme le montrent brillamment Richard Wilkinson et Kate Pickett. Mieux encore : dans les sociétés plus égalitaires, et les classes les plus démunies et les plus nantis sont plus heureux ! Il vaut donc mieux être riche en Suède que riche aux Etats-Unis.
Et enfin, d’après le rapport Stern, le coût (en termes de PIB) de l’inaction face au changement climatique est bien supérieur au coût de l’action à mener pour le limiter – pour autant qu’elle soit prise rapidement.

« Le moment est venu de prêter de nouveau attention à la réalité avec les limites qu’elle impose, et qui offrent à leur tour la possibilité d’un développement humain et social plus sain et plus fécond » (116)

« De toute manière, si dans certains cas le développement durable entraînera de nouvelles formes de croissance, dans d’autres cas, face à l’accroissement vorace et irresponsable produit durant de nombreuses décennies, il faudra penser aussi à marquer une pause en mettant certaines limites raisonnables, voire à retourner en arrière avant qu’il ne soit trop tard » (193)

« Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie » (223)

La question écologique, source de tensions spirituelles

La complexité que revêtent la question écologique (dont on a bien saisi les liens avec la justice sociale) peut générer un sentiment d’impuissance. On peut être tenté de fuir ou on est paralysé face à l’ampleur des défis. On peut aussi ressentir d’autres sentiments, ou d’autres tensions intérieures. Je suis bien consciente, en vous disant tout cela, que je suis du bon côté: je ne souffre pas du changement climatique, et je ne ressens pas ses effets comme un paysan du Bangladesh.
Il s’agit là d’une tension qu’il faut assumer. Cela nous donne des responsabilités : celles d’être solidaire et de rechercher la justice.

La solidarité et la justice sont, dans la pensée sociale chrétienne, des responsabilités qui découlent du fait que nous sommes créés par Dieu non pas comme des individus isolés mais comme des personnes qui sont essentiellement interdépendantes. La solidarité exprime notre amour pour les personnes que nous ne rencontrerons jamais mais que nous reconnaissons comme nos sœurs et frères. La justice, quant à elle, est l’expression d’une autre forme d’amour : la recherche du bien-être des autres, même à un coût personnel, dans leurs réalités socio-politiques spécifiques.

Cette tension peut mener à des sentiments divers, qu’il est important de reconnaitre et de nommer pour mieux les gérer. Colère ou culpabilité sont des sentiments qui peuvent nous envahir. On peut également ressentir un sentiment de gratitude pour tout le bien reçu, pour la création.

Tous ces sentiments sont susceptibles de mener à un engagement pour plus de justice. Cependant, parce que la gratitude engage à une prise de responsabilité et à la solidarité, elle nous semble être un meilleur moteur pour tenir dans la durée que la culpabilité et la colère, qui souvent paralysent. Une des clefs de la pérennité d’un engagement est celle du bonheur, rien de moins. Si l’on considère qu’un des enjeux face à la crise écologique, c’est de vivre dans certaines limites et de quitter la dynamique du « toujours plus », il me semble qu’un sentiment de gratitude peut aider à se satisfaire de moins et surtout à en être heureux – c’est la sobriété heureuse, ou l’abondance frugale.
On voit ici combien un sujet comme l’écologie est complexe et comporte aussi des questions de sens et d’ordre spirituel, qu’il serait dommage de négliger. Il ne faudrait pas simplifier à outrance : la réalité est mêlée – tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir non plus –, nos sentiments aussi.

Face à la réalité du monde, d’autres sentiments – tous légitimes – tels que l’angoisse, le sentiment d’impuissance et de fatalité, peuvent nous gagner.

Ne vous imaginez pas que je vais ici vous donner la clef vous permettant de démêler la pelote de vos sentiments entremêlés… Ce n’est pas mon ambition. Par contre, pour mieux éclairer nos choix et nos actions, je voudrais contribuer à la prise de conscience que ces questions qui concernent notre vie spirituelle sont à prendre au sérieux et qu’il s’agit, pour chacun, de clarifier au mieux là où il en est.

« Les attitudes qui obstruent les chemins de solutions, même parmi les croyants, vont de la négation du problème jusqu’à l’indifférence, la résignation facile, ou la confiance aveugle dans les solutions techniques » (14)

« En même temps, une écologie superficielle ou apparente se développe, qui consolide un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité. Comme cela arrive ordinairement aux époques de crises profondes, qui requièrent des décisions courageuses, nous sommes tentés de penser que ce qui est en train de se passer n’est pas certain. […] Ce comportement évasif nous permet de continuer à maintenir nos styles de vie, de production et de consommation » (59)

La crise écologique, une opportunité

Dans cette perspective de la gratitude, on peut aussi envisager la crise écologique comme une opportunité. Plutôt que de considérer la crise écologique comme une fatalité ou une menace, on peut aussi la considérer comme une chance à saisir pour s’engager dans un processus de changement.

Krisis en grec signifie d’ailleurs « moment du jugement, du discernement, de la décision ».

Mais si la prise de conscience de notre responsabilité et de la nécessité d’agir gagnent du terrain dans la conscience collective, force est de constater que notre réponse n’est pas déterminée.

Serait-ce que nous serions totalement pris par un sentiment d’impuissance ? Nos marges de manœuvre sont pourtant réelles. Je les situe à 4 niveaux.

3. Nos marges de manoeuvre

Nos marges de manoeuvre: 4 niveaux d’action

Les constats d’injustices mis en lumière dans la première partie nous mènent à affirmer que nous avons besoin d’un nouveau rapport à la nature, d’une nouvelle manière d’être au monde, de nouveaux modes de vie.
Pour mettre cela en œuvre, nos marges de manœuvre sont réelles et il ne faudrait pas les négliger. Je les situe à 4 niveaux:

  1. Il y a le niveaux des individus, des ménages
  2. Il y a le niveau associatif ou communautaire
  3. Le niveau structurel et politique
  4. Et enfin, sous-tendant les trois premiers, il y a le niveau spirituel.

je comprends ici la spiritualité dans un sens très large, sans la relier nécessairement à une religion. Je l’entends comme espace d’intériorité et lieu de discernement, où l’être humain répond à ses questions existentielles, s’interroge sur le sens de l’existence, et se pose la question suivante : « Quelle vie vaut la peine d’être vécue dès lors que je suis un être-pour-la-mort ? ». J’envisage la spiritualité comme espace de liberté où l’être humain, conscient de sa finitude, fait des choix, pose des décisions.

Individus, ménages

Il y a d’abord le niveau des individus et des ménages :

faire le choix d’un mode de vie frugal, aménager sa façon de vivre et développer des habitudes et gestes quotidiens pour diminuer son empreinte écologique. C’est faire le choix de la sobriété heureuse.

C’est aussi la « petite voie de l’amour » (Thérèse de Lisieux) à vivre au plus proche : par des petits gestes, rompre avec l’égoïsme et l’indifférence, mais aussi se laisser toucher aux entrailles par la souffrance d’autrui, proche ou lointain.

« Moins de biens pour plus de liens », telle est la maxime portée par le mouvement de la Simplicité volontaire. Moins pour plus, donc. C’est bien l’enjeu. Il s’agit en effet de vivre simplement, pour que d’autres puissent se développer et pour alléger la pression que notre mode de vie exerce sur l’environnement.

Comme le suggère le terme frugalité, simplifier son mode de vie porte fruit. Cela porte doublement du fruit : d’une part pour soi-même, on récolte les fruits d’une vie en accord avec ses valeurs, on découvre la joie qu’il y a à vivre aux frontières de la frugalité, et d’autre part pour les autres, par l’espace écologique libéré. Les renoncements qu’implique le choix de la frugalité sont donc à mettre en regard de cette double perspective de fécondité pour soi et pour les autres.

« Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » (Gandhi)

« Accomplir le devoir de sauvegarder la création par de petites actions quotidiennes est très noble, et il est merveilleux que l’éducation soit capable de les susciter jusqu’à en faire un style de vie. L’éducation à la responsabilité environnementale peut encourager divers comportements qui ont une incidence directe et importante sur la préservation de l’environnement tels que : éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets, cuisiner seulement ce que l’on pourra raisonnablement manger, traiter avec attention les autres êtres vivants, utiliser les transports publics ou partager le même véhicule entre plusieurs personnes, planter des arbres, éteindre les lumières inutiles. Tout cela fait partie d’une créativité généreuse et digne, qui révèle le meilleur de l’être humain » (211)
« La conviction que “moins est plus” » (222)

« La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs » (222)

« Prendre une douloureuse conscience, d’oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde » (19)

Associatif, communautaire

Il y a ensuite le niveau associatif ou communautaire : soutenir des associations et actions collectives qui luttent contre les injustices, s’insérer dans des groupes qui aident à vivre la transition écologique (groupe d’achat local, réseau d’échange de savoirs, covoiturage, voitures partagées, potagers collectifs, repair cafés, villes et quartiers en transition, etc. Bref, toutes ces initiatives qui sont présentées dans le film Demain que vous avez peut-être vu).

Ce niveau est important car la transformation culturelle requise par la conversion écologique ne saurait effectivement pas reposer sur une logique individualiste.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. Par exemple, elles s’occupent d’un lieu public (un édifice, une fontaine, un monument abandonné, un paysage, une place) pour protéger, pour assainir, pour améliorer ou pour embellir quelque chose qui appartient à tous. Autour d’elles, se développent ou se reforment des liens, et un nouveau tissu social local surgit. Une communauté se libère ainsi de l’indifférence consumériste. […] Ces actions communautaires, quand elles expriment un amour qui se livre, peuvent devenir des expériences spirituelles intenses » (232)

Structurel, politique

Il y a aussi le niveau politique et structurel (l’amour civil et politique dit le Pape dans Laudato si’) : « Pour rendre la société plus humaine, plus digne de la personne, il faut revaloriser l’amour dans la vie sociale – au niveau politique, économique, culturel –, en en faisant la norme constante et suprême de l’action » (Conseil Pontifical Justice et Paix). Il y a bien sûr le vote, l’engagement en politique, mais aussi la possibilité d’interpeller les personnes engagées en politique, l’exigence de bien s’informer et de lutter contre la désinformation, etc.

« L’amour […] est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur. L’amour de la société et l’engagement pour le bien commun sont une forme excellente de charité qui, non seulement concerne les relations entre les individus mais aussi les « macro-relations: rapports sociaux, économiques, politiques». […] L’amour social est la clef d’un développement authentique : « Pour rendre la société plus humaine, plus digne de la personne, il faut revaloriser l’amour dans la vie sociale - au niveau politique, économique, culturel -, en en faisant la norme constante et suprême de l’action ». Dans ce cadre […] l’amour social nous pousse à penser aux grandes stratégies à même d’arrêter efficacement la dégradation de l’environnement et d’encourager une culture de protection qui imprègne toute la société. Celui qui reconnaît l’appel de Dieu à agir de concert avec les autres dans ces dynamiques sociales doit se rappeler que cela fait partie de sa spiritualité, que c’est un exercice de la charité » (231)

Spirituel

Enfin, sous-tendant les trois autres, il y a le niveau spirituel.

Chacun est invité à se demander : quelle est mon attitude intérieure par rapport aux injustices ? Indifférence, colère, résignation ? Gratitude pour tout le bien reçu ? Culpabilité, peur ? Ce n’est que conscients de nos attitudes spirituelles par rapport aux injustices que l’on pourra mieux éclairer les actions et engagements à prendre ou confirmer.

Le niveau spirituel, c’est aussi la nécessité de prendre soin, comme chrétien, de sa vie intérieure et de la vie de l’Esprit en soi. Il y a toute une mystique déployée dans la lettre Laudato si, qui nous propose une certaine façon de vivre uni à Dieu, au raz du quotidien mais aussi considérant les enjeux planétaires, en communion avec les autres êtres humains et le reste du Vivant.

La lettre Laudato si nous demande, à nous chrétiens, de laisser jaillir toutes les conséquences de notre rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde qui nous entoure. Il en va de notre cohérence.

« Cette conversion suppose diverses attitudes qui se conjuguent pour promouvoir une protection généreuse et pleine de tendresse. En premier lieu, elle implique gratitude et gratuité, c’est-à-dire une reconnaissance du monde comme don reçu de l’amour du Père, ce qui a pour conséquence des attitudes gratuites de renoncement et des attitudes généreuses même si personne ne les voit ou ne les reconnaît [...]. Cette conversion implique aussi la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres » (220)

« Tout l’univers matériel est un langage de l’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous. Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu » (84)
« L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre » (233)

« Nous devons aussi reconnaître que certains chrétiens, engagés et qui prient, ont l’habitude de se moquer des préoccupations pour l’environnement, avec l’excuse du réalisme et du pragmatisme. D’autres sont passifs, ils ne se décident pas à changer leurs habitudes et ils deviennent incohérents. Ils ont donc besoin d’une conversion écologique, qui implique de laisser jaillir toutes les conséquences de leur rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde qui les entoure. Vivre la vocation de protecteurs de l’œuvre de Dieu est une part essentielle d’une existence vertueuse ; cela n’est pas quelque chose d’optionnel ni un aspect secondaire dans l’expérience chrétienne » (217)

Quatre niveaux à articuler

Les quatre niveaux sont à articuler. Il ne s’agit pas de choisir l’un et de délaisser totalement l’autre. On ne pourrait pas dire que l’un ou l’autre n’est pas important.

Je pense que si les transformations à un niveau collectif et politique ne s’accompagnent pas de transformations à un niveau individuel et personnel, ce sera vain, ou en tout cas, d’une portée réduite. Si elles ne sont pas portées par une nouvelle culture, les actions structurelles ne seront pas possibles. Comme le dit le théologien orthodoxe MM. Egger, les grands défis planétaires concernent non seulement les visions, stratégies et pratiques des grands acteurs politiques et économiques, mais aussi ma vie spirituelle, ce que je fais de mon ego, de mes passions et désirs.

Le changement intérieur qui doit s’opérer en chacun est, je pense, de l’ordre de la conversion : conversion de nos cœurs, de notre désir, de notre conscience, de nos modes de pensée, de nos représentations, de nos modes d’être au monde, de nos modes de vie, de nos habitudes.

J’envisage cette conversion comme une profonde et progressive transformation personnelle intérieure. Le terme de conversion peut faire penser qu’il s’agit d’une révolution qui exigerait que tout change en un instant, comme par magie. Je l’envisage plutôt comme un processus dans lequel on est invités à faire un pas après l’autre, à tâtons, mais où, petit à petit, ce sont tous les domaines de notre vie qui seraient touchés.

J’insiste sur le caractère personnel et intérieur de cette démarche. Toutefois, il est difficile de changer seul dans son coin. L’expérimentation personnelle et spirituelle n’est pas séparable de l’expérimentation collective et communautaire. Bien souvent, les initiatives dont j’ai parlé mettent un point d’honneur à donner une place de choix à la convivialité dans leur fonctionnement. Beaucoup s’organisent autour d’un groupe à taille humaine, à l’échelle d’un quartier. Cela permet de recréer du tissu social, et dès lors d’être porté dans son cheminement personnel par la dimension collective que donne le groupe.

Pour une spiritualité de l’engagement

Si je pense qu’une démarche de type spirituel est nécessaire pour répondre aux défis planétaires que sont les conflits de justice et la crise écologique, je ne promeus pas une spiritualité déconnectée d’un engagement d’ordre collectif et politique. Tout cela est à articuler en profondeur. Il ne suffit pas de les juxtaposer en ajoutant une couche de l’une à l’autre… Il s’agit de les connecter l’une à l’autre. C’est donc une spiritualité de l’engagement que j’entends promouvoir, une démarche intérieure et personnelle, qui ne prend sens que si elle se traduit et se nourrit par un engagement et prend corps dans une lutte au niveau collectif et une action militante pour un monde habitable pour toute la famille humaine. A son tour, l’engagement s’alimente du cheminement intérieur, sans lequel il est voué à l’épuisement. L’engagement devient de la sorte plus ancré et plus cohérent. C’est donc une spiritualité engagée que je veux encourager, qui ferait de nous des « méditants-militants ».

Voilà… j’espère que cette soirée vous donnera un peu de souffle pour relever les défis auxquels l’humanité fait face, chacun-e à sa mesure, là où il/elle est. J’espère aussi vous avoir, peut-être, donné l’envie de lire – ou relire et méditer – l’encyclique Laudato si. Comme le Pape le dit lui-même, c’est un texte joyeux et dramatique : dramatique dans le sens où les constats qui y sont dressés sont d’une gravité qu’il faut reconnaitre. Mais le texte est en même temps joyeux car il est jalonné d’invitations à l’espérance. De la sorte, l’encyclique mobilise pour l’action, plutôt que de paralyser le lecteur.

Face à la pénurie de prêtres

L’abbé Alphonse Borras, théologien et canoniste, est Vicaire général du diocèse de Liège. Dans un ouvrage qu’il vient de publier, « Quand les prêtres viennent à manquer », il s’interroge sur la situation actuelle de pénurie sacerdotale en Europe occidentale. Rappelant certains repères théologiques et canoniques, Alphonse Borras envisage différentes solutions pour « habiter » le manque de prêtres.

 

Alphonse Borras, qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre sur le manque de prêtres?

La diminution du nombre de prêtres est, en fait, une question très relative. Si nous disons qu’il y a moins de prêtres, c’est par rapport à un passé récent… Comme Vicaire général, je suis frappé de constater que cette situation engendre préoccupation, voire une angoisse, chez de nombreux catholiques. Cette préoccupation a été, pour moi, comme une occasion de réfléchir à cette problématique. J’estime que la vie de l’Eglise ne se réduit pas au nombre de prêtres. De plus, la diminution du nombre de prêtres est, entre autres, fonction de la diminution de fidèles: il y a actuellement moins de citoyens qu’il y a cinquante ans qui participent effectivement à la vie ecclésiale dans les paroisses, des mouvements, etc.

La question est de voir comment, dans les bouleversements que l’Eglise connaît dans nos pays, elle peut vivre le présent avec confiance et sérénité sans se focaliser sur le « manque » relatif de prêtres.

Car ce qui est premier, ce n’est pas le ministère des prêtres, c’est la mission de l’Eglise, et par conséquent des baptisés dans la diversité de leurs vocations, charismes et engagements. Ce qui est premier, c’est la communauté ecclésiale, sous quelque figure que ce soit: l’Eglise toute entière, l’Eglise diocésaine, l’Unité pastorale et les paroisses qui la composent, et bien d’autres types de communautés.

C’est en effet sur la communauté et les baptisés que repose la triple mission d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, de célébrer la grâce du salut et de servir notre humanité. Le trésor de la foi nous conduit avant tout à accueillir le « Royaume qui vient » et à humaniser ce monde. D’autant que Dieu a assumé notre condition humaine pour qu’elle soit transfigurée par sa présence et que nous participions à sa vie divine.

Telle est la mission de la communauté ecclésiale. Pour que cette communauté puisse vivre et déployer sa mission, il faut qu’il y ait, en son sein, des ministres de l’Evangile, et en particulier des prêtres.

Quelle est la fonction du prêtre au sein de la communauté ecclésiale?

La fonction principale des prêtres, à l’instar de celle de l’évêque, est d’exercer un ministère « pastoral », c’est-à-dire d’animation, de direction des communautés. Il leur revient d’abord d’engendrer la communauté à la foi par l’annonce de la Bonne Nouvelle. Les prêtres accompagnent également la communauté pour la conduire vers l’unité; celle-ci est sans cesse à faire. Et enfin, les prêtres doivent susciter l’élan missionnaire de la communauté, pour qu’elle soit une « Eglise en sortie ».

Il n’est pas de communauté chrétienne qui puisse vivre sa vocation et sa mission sans le ministère des prêtres. Ils nous rappellent que le vrai pasteur, le vrai « dirigeant » de la communauté, c’est le Christ. C’est la dimension sacramentelle de leur ministère. Ils ne sont pas les « chefs » mais ils sont donnés aux communautés comme « représentant » le Christ, au sens fort et sacramentel du terme. Le prêtre doit également veiller à ce que que l’Esprit continue à déployer son action dans la communauté chrétienne par des charismes multiples. Le prêtre n’est donc pas seulement là pour « dire la messe ».

Si on célèbre l’eucharistie, en particulier le dimanche, c’est pour que l’Eglise devienne vraiment le Corps du Christ, par l’écoute de la Parole de Dieu et le partage du Pain de Vie.

L’eucharistie est donc bien un aspect essentiel de la vie de l’Eglise, comme du ministère des prêtres?

Effectivement, mais il n’est pas le seul! C’est en accompagnant les fidèles et les communautés qu’ils les disposent à leur mission, celle de dire combien notre humanité est aimée de Dieu ! Cela suppose écoute, discernement, encouragement, parfois interpellation, mais aussi accueil de ce que leurs frères et sœurs ont à leur partager. Force est cependant de constater que, pour les aînés de nos communautés, la préoccupation d’avoir « sa » messe dans « sa » localité semble prédominante. Beaucoup attendent que « l’Eglise » soit partout, que tout le territoire soit quadrillé de paroisses. Pendant de longs siècles, nous avons été dans un contexte social, culturel, où le christianisme était comme un ciment de la vie en société. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une société de « chrétienté » – c’est évident, même si certains ne le voient pas encore –, mais dans une société pluraliste.

Dans ce nouveau contexte, l’Eglise doit-elle nécessairement être dans toutes les localités, dans chaque quartier et dans chaque village? J’en doute fortement. Si on veut être partout, et maintenir partout une messe chaque dimanche, même s’il n’y a plus d’assemblée consistante, c’est clair qu’on se met soi-même dans la difficulté. Sous cet angle, on n’a pas assez de prêtres… Mais n’est-ce pas de baptisés, témoins de Jésus et acteurs de la mission, dont nous avons besoin? Et pour disposer l’Eglise à sa mission, les prêtres sont indispensables. Pas pour quadriller des territoires, mais pour accompagner les fidèles sur le chemin de la foi.

Aujourd’hui, les communautés habituées à « avoir » des prêtres et à « bénéficier » d’un éventail de services découvrent petit à petit la responsabilité de tous, non pas pour couvrir le territoire, mais pour inscrire la présence de l’Évangile là où ils sont. C’est dans ce contexte qu’il faut s’interroger: s’agit-il de « combler » le manque de prêtres? Ne faut-il pas plutôt l’ »habiter » en prenant chacun notre part dans la mission et en comptant sur les prêtres pour nous aider à « faire Eglise »?

C’est en réponse à ces bouleversements que certaines solutions ont été mises en place, comme la création d’équipes pastorales dans les paroisses. Avec, à leur tête, un coordinateur laïc, homme ou femme. Que pensez-vous de cette formule ?

Depuis trente ans, l’équipe pastorale est une manière d’associer des laïcs au ministère du prêtre, dans l’animation ou la direction d’une communauté. A l’intérieur de ces équipes pastorales, on a vu émerger, ça et là, la figure du coordinateur. Très souvent il s’agit d’une femme. Mais aujourd’hui, dans certains cas, le/la coordinateur/trice de l’équipe pastorale est devenu(e) coordinateur/trice de l’Unité pastorale, parce qu’il y a moins de prêtres en capacité d’être curé. Il y a encore tel ou tel prêtre disponible, mais qui, à cause de l’âge, de la maladie, d’autres engagements, n’est plus en mesure d’accepter la mission de curé, c’est-à-dire de pasteur de la communauté, pour présider la communauté et son eucharistie.

La figure du coordinateur pastoral est une solution qu’il faut encourager, mais qui a aussi ses limites. Si on devait généraliser cette formule, on irait vers la dissociation de quelque chose qui, en principe, ne peut pas être dissocié, à savoir le lien entre présidence de la communauté et présidence de son eucharistie. Le prêtre devient alors uniquement « l’homme de la messe », et on risquerait de ne plus le comprendre comme celui qui préside la communauté.

D’autres solutions existent, comme le recours à des « prêtres venus d’ailleurs », ou à certains diacres permanents.

En ce qui concerne les « prêtres venus d’ailleurs », le défi est de construire le « nous » du presbyterium (les prêtres d’un diocèse, ndlr.). Les prêtres venus d’ailleurs peuvent être une chance, mais il faut les insérer, les accueillir de sorte qu’ils trouvent leur place, avec nous, dans l’Eglise locale, avec le discernement qui s’impose.

Quant aux diacres, il est possible que, dans certains cas, ils puissent assumer un rôle de direction. Mais si tous les diacres devaient assumer un tel ministère, il faudrait alors qu’on les ordonne prêtres. Car en principe leur ministère n’est pas de présider la communauté. On risquerait alors d’aller vers la disparition du diaconat permanent, qu’on a rétabli après Vatican II, alors que le diacre a déjà du mal à trouver sa place comme le serviteur qui entraîne la communauté et tous les fidèles, prêtres compris, dans l’apprentissage du service comme le Christ.

Propos recueillis par Christophe HERINCKX

Alphonse Borras, « Quand les prêtres viennent à manquer – Repères théologiques et canoniques en temps de précarité », Editions Médiaspaul, 2017, 205 pages

Lire l’interview complète dans le journal Dimanche n°12 du 26 mars 2017 – S’abonner à Dimanche

La spiritualité peut-elle guérir notre monde ?

« Il faut en revenir à la simplicité de l’essentiel », tel est sans doute le message de Frédéric Lenoir lors de RivEspérance 2016. Cet essentiel ne se trouve pas dans les rites et les dogmes des religions, qui ne sont que des moyens, mais dans la spiritualité. Évocation de la pensée d’un homme qui se veut le héraut de l’essentiel.

Frédéric Lenoir, né en 1962 à Madagascar, est philosophe, sociologue, conférencier et écrivain français, animateur de l’émission Les racines du ciel sur France Culture depuis 2009. Ancien rédacteur en chef du Monde des religions, auteur d’une quarantaine d’ouvrages, traduits en plus de vingt langues, il a codirigé trois encyclopédies.

Les premières traces de religion apparaissent avec les tombes, il y a 100 000 ans. Les défunts sont enterrés dans la position fœtale, la mort étant associée à une renaissance possible. Des objets de chasse, de la nourriture étaient placés à côté d’eux pour qu’ils puissent survivre dans l’au-delà. « Si la mort n’existait pas, les religions n’existeraient pas non plus », affirme sans hésiter Frédéric Lenoir.

Du paléolithique au néolithique

La religion fut d’abord chamanique ou animiste. L’être humain se sent inséré dans la nature et pense que tous les êtres, sans hiérarchie, sont habités par un esprit. On vénérait la nature, un monde enchanté, qui avait une aura magique. Tout était signe de quelque chose de transcendant. Le chaman était l’intermédiaire avec ce monde invisible.
Entre 12000 et 5000 ans avant notre ère, l’humanité a connu le passage du paléolithique au néolithique. Elle s’est sédentarisée. La religion a évolué avec ce changement de mode de vie. L’homme se donnait une sécurité alimentaire et ne dépendait plus totalement des caprices de la nature, qui s’en trouvait désacralisée. C’est l’époque de la création des dieux et des déesses aux fonctions utiles. Le but de la religion, rappelle notre historien, est de créer du lien tant dans la dimension verticale avec les dieux qu’horizontale avec les autres. Créer du lien avec un invisible, en effet, cimente le lien à l’intérieur de la communauté. Pharaon était un dieu et faisait le lien entre le politique et les divinités.
Le chaman devait éprouver le sacré en entrant en transe. Avec le néolithique, on entre dans une religion davantage sacrificielle. Il s’agit de faire du sacré par le sacrifice, afin d’obtenir la protection des dieux et maintenir l’ordre du monde. Apparaît alors une hiérarchie et, au sommet de tout, il y a un dieu supérieur. Il fut d’abord une déesse, car on vénérait la femme qui donnait la vie. L’homme, au sens masculin du terme, a ensuite pris conscience de son pouvoir dans la procréation et a pris le pouvoir. La société devenait patriarcale, et les hommes se chargèrent de l’organisation, notamment en religion.

Polythéisme, hénothéisme, monothéisme

Dans cet univers, petit à petit, on est passé du polythéisme à l’hénothéisme, chaque peuple ayant son dieu, que ce soit Amon ou Zeus. Puis, petit à petit, selon un processus de rationalisation, on en est arrivé au monothéisme : notre dieu n’est pas seulement le nôtre, mais celui de l’univers tout entier. Ses attributs étaient masculins.
Ces religions, hélas, vont se scléroser, devenant une affaire politique. Mais au cours du dernier millénaire avant notre ère apparaissent des personnages ayant fait une expérience de la transcendance. Ce sont les Zoroastre, Confucius, Bouddha, Socrate, et les prophètes de la Bible. Ils vont spiritualiser la religion. Même un « sans caste » peut faire l’expérience de Dieu. Le but est la transformation de l’être humain. Ils contestent dès lors la manière dont elles étaient vécues. Ils cherchent à conjuguer leur héritage antique et la dimension mystique, la spiritualité. Celle-ci se situe au niveau du cœur, dans une relation d’amour avec la divinité. Jésus n’a pas voulu fonder une religion, mais réformer le Judaïsme. En témoigne son dialogue avec la Samaritaine : « Dieu est esprit » : ce qui compte c’est la relation que vous avez avec Dieu et non pas le culte que l’on peut rendre sur telle ou telle montagne, celle de Jérusalem ou celle du Mot Garizim.
Du coup, sacrifier, c’est offrir son ego, s’ouvrir au divin qui est en soi. « Le sacrifice qui te plaît, c’est un ego brisé » pourrait-on traduire le psaume 51. La spiritualité est en effet une démarche personnelle, née à l’intérieur des religions. Il s’agit de se transformer pour davantage d’amour de soi et de l’autre, de lâcher l’ego – qui n’est pas notre identité la plus profonde – pour la part divine en nous. – « C’est le Christ qui vit en moi », disait Saint Paul. – Ici se rejoignent les mystiques orientales et occidentales…

La trahison du message

Le prophète de Galilée a opéré un retour vers la spiritualité. Il a voulu réformer le judaïsme en invitant à dépasser tout l’aspect extérieur et à travailler à la transformation de l’être humain qui veut ressembler à Dieu. Durant trois siècles, ses disciples furent persécutés. Quand l’Empire romain reconnut le christianisme, ceux qui avaient encore soif de spiritualité partirent au désert. Vers 380, en effet, Théodose chercha à baser son empire sur la religion chrétienne et se mit à persécuter les autres religions. L’essence même du christianisme en était étouffée, le politique redevenant l’essentiel. Or, selon Marcel Gauchet, le christianisme est précisément la religion de la sortie de la religion, car il nous libère de la religion en tant qu’institution placée au-dessus de la spiritualité. On a sans doute besoin de s’appuyer sur les rites, les sacrements, se rattacher à une communauté pour prier avec d’autres, mais tout ceci n’est que moyen au service d’une fin. Rien n’est indispensable, tout est seulement utile.
L’Eglise fut trop heureuse que cessent les persécutions et elle s’installa, se protégea. Ses grands penseurs en arrivèrent même à justifier l’Inquisition, ainsi saint Thomas d’Aquin. L’Eglise aurait-elle trahi l’Évangile ? Kierkegaard le pensait. Il n’y aurait certes pas eu de révolution des droits de l’homme si l’Europe n’avait pas été chrétienne. Les deux sources de ceux-ci sont en effet la pensée grecque et l’Évangile. Mais, hélas, pour retrouver l’Évangile, il a fallu tourner le dos à l’Eglise qui l’avait quitté.
Et Frédéric Lenoir de confesser son admiration pour François, le plus anticlérical d’entre les cardinaux ! « Son élection est un miracle! » Pour ce pape, l’Eglise n’est pas une douane, elle doit accueillir tout le monde. Cette révolution douce avait déjà commencé avec le Concile Vatican II.

La spiritualité nous sauvera

C’est la spiritualité qui va sauver la religion du fanatisme religieux. Tel est le propos de tous les mystiques de toutes les religions. Cette expérience est universelle, elle se rencontre chez les gens les plus simples. Et, petit à petit, Frédéric Lenoir témoigne de sa popre identité chrétienne. Être chrétien, dit-il, c’est être relié au Christ, habité par lui, le prier. Et si, on ne connaît pas le Christ, être chrétien, c’est aimer son prochain, ce qu’a révélé Jésus. La prière et l’amour du prochain sont les deux poumons de cette relation au Christ. Ceux qui aiment connaissent Dieu, ils sont nés de Dieu, dit saint Jean, car « Dieu est amour ». Et Matthieu : « Lorsque vous l’avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Mais il y a un mystère Jésus, reconnaît Frédéric Lenoir, celui de son identité à propos de laquelle l’historien n’a rien à dire. Ses disciples lui ont donné, notamment à travers la résurrection – unique dans l’histoire des religions, fondement de la foi chrétienne – un statut particulier. Mais c’est une autre histoire.

Le glaive de la spiritualité

La religion relie, et la spiritualité délie tous les liens qui ne sont pas bons et qui empêchent la quête personnelle. « Je suis venu apporter le glaive », disait Jésus. L’attitude religieuse, aussi utile et légitime qu’elle puisse être, n’est pas suffisante si elle n’est pas intérieure et vraie. Le glaive coupe le lien avec le groupe, car la spiritualité est une démarche personnelle et non un héritage familial. « Si vous reprenez cet héritage, reprenez-le de manière personnelle », commente Frédéric Lenoir.
Ainsi comprise, la parole de Jésus ne remet pas en cause l’attitude religieuse en tant que telle, elle la recentre sur l’essentiel. Elle ne rend pas caduque l’existence de rituels, d’institutions, d’actes religieux collectifs : elle affirme qu’il ne s’agit là que de moyens et non de fins.
Le but de la religion, c’est d’être dans une relation d’amour avec la transcendance dans le but de la transformation de l’être humain. Elle est l’antidote aux deux principales menaces d’aujourd’hui : le fondamentalisme, le communautarisme et le fanatisme religieux, d’une part ; le matérialisme et le consumérisme qui détériore la planète, d’autre part. Il faut redécouvrir l’intériorité, la compassion et passer de la quantité à la qualité — Pierre Rabhi parle de sobriété heureuse. « Rien n’est pire qu’une religion sans spiritualité. »

Charles Delhez